Province
de Namur
I.S.P.F.S.E.
Institut Supérieur
Provincial de Formation Socio-Educative
Enseignement
Supérieur Social
Educateur
spécialisé
La
résilience
permet-elle
d’envisager autrement
le
travail éducatif
avec
des personnes adultes ayant un handicap mental ?
Superviseur :
Monsieur Michel Guissard
Claudine Desmecht
Année scolaire
2002-2003
L’objectif
fixé pour ce travail est de discerner si, dans l’accompagnement de la personne
adulte ayant un handicap mental, le concept de résilience permet de renouveler
une pratique éducative.
La multiplicité de sens que revêt le terme dans son acception
psychologique requérait, afin de rendre le concept de résilience opérationnel
pour cette recherche, de commencer cette étude par une approche définitoire.
Après avoir cherché à déterminer quels sont les facteurs qui
favorisent ou font obstacle à la résilience, j’ai opté pour la synthèse
proposée par Stefan Vanistendael. A partir du modèle
de la « casita », conçu par cet auteur,
j’ai élaboré quelques pistes de réflexion permettant d’envisager une action qui
vise à soutenir les personnes ayant un handicap mental dans leur construction
de la résilience.
Pour
terminer, dans un essai d’application de la théorie, j’ai souhaité interroger
une pratique éducative afin d’approcher au plus près la question
initiale : la résilience permet-elle d’envisager autrement le travail
éducatif avec des personnes adultes ayant un handicap mental ?
Je suis un ruminant.
Je broute des mots.
Guillevic Ces vers rendent compte de la
démarche qui fut mienne durant le cheminement de ce travail. Consacrer du temps à ruminer des
mots, à les mâcher, les mâchonner…afin d’en extraire toute la saveur
qu’ils contiennent. Ces mots, je les ai reçu des
autres. Proches ou lointains, je leur en suis redevable et cela m’est une
joie de les remercier. Certains d’entre eux pourront, au
détour d’une phrase, se reconnaître. D’autres ne se douteront probablement
jamais de ce qu’ils m’ont apporté. Tous et particulièrement chacun des
membres du corps professoral de l’ISPFSE, en partageant leur savoir se
sont fait passeurs de sève. M’acclimater ces mots venus des autres,
découvrir qu’ils s’appellent, s’amplifient, se répondent…fut une source de
joyeux étonnement. Michel Guissard
a été témoin de cet apprivoisement. Sa grande disponibilité, son écoute,
ses questions et conseils m’ont tout au long de ce parcours, permis de
rebondir. De rebondissement en
rebondissement s’ouvre ainsi un « possible futur ». Merci.
Entendre le chant,
C’est s’ouvrir
A l’immensité
De cette promesse
Qu’il apporte,
Fait presque toucher.
Il m’a été donné d’apprivoiser quelque peu la poésie de Guillevic. Me laissant habiter par ces mots venus d’un autre, j’ai découvert, petit à petit, une complicité avec ce poète qui m’était jusqu’alors totalement inconnu. Eugène, de son prénom, n’a point connu une enfance heureuse (Mère aux larmes brûlantes, / L’homme fut chassé de vous). Itinéraire difficile, hanté par quelque chose qui ressemble à l’épouvante, épouvante tapie derrière la porte close de l’armoire :
L’armoire était de chêne
Et n’était pas ouverte.
Peut-être il en serait tombé des morts,
Peut-être il en serait tombé du pain.
Beaucoup de morts.
Beaucoup de pain.
J’ai donc, sous la houlette d’un ami, moine à l’abbaye d’Orval, ouvert «l’armoire Guillevic » et je ne cesse, depuis lors, de recueillir les poèmes qui en tombent.
Oui, Guillevic m’a aidée et il m’aide encore. Ses poèmes sont porteurs de vie, ils sont pain, nourriture. Ce chantre de la vie contribue à amplifier mon propre chant.
C’est quand tu chantes pour toi
Que tu ouvres pour les autres
L’espace qu’ils désirent.
Ouvrir aux autres l’espace qu’ils désirent, l’espace qui leur permettra de vivre leur chant, tel est le projet que je nourris en « jonglant » avec les consonances qu’éveille en moi le mot résilience.
Bonne lecture
Introduction
Cette recherche est issue d’une surprise. Surprise qui naît de la rencontre de l’autre. Depuis janvier 1997, je travaille au Lum’çon. Il s’agit d’un Service d’accueil de jour pour adultes (S.A.J.A.) qui fait partie de la communauté de l’Arche à Namur. Subsidié par l’Agence wallonne pour l’intégration des personnes handicapées (A.W.I.P.H.), ce service est agréé pour accueillir une douzaine de personnes hommes et femmes, ayant une déficience mentale légère, modérée ou sévère. De novembre 2001 à janvier 2003, j’ai également rejoint l’équipe éducative d’Atlantis. Service résidentiel pour adultes, cet établissement est, lui aussi, subsidié par l’A.W.I.P.H. Il héberge 20 adultes, hommes et femmes souffrant de psychose profonde. Ce lieu thérapeutique, rompant avec une conception de la psychiatrie basée essentiellement sur l’aspect organique, s’inspire de la psychothérapie institutionnelle.
En me mettant à l’écoute de ces
adultes, je n’ai pu éviter de m’interroger en constatant combien je me laissais
interpeller par leur parcours de vie dont voici deux exemples.
-
Jacques[1] est atteint d’une méningite à l’âge d’un an. Il est vite perçu, par son
entourage, comme un enfant qui présente des troubles du comportement. Son père
est souvent absent du fait de ses activités professionnelles. Sa mère souffre
de dépression, dépression qui la conduira au suicide. Jacques a trois ans
lorsqu’il est placé en famille d’accueil. Ses proches considèrent que cette
solution est coûteuse. Jacques est alors confié à une institution de
Brasschaat. Jacques y demeurera vingt années. A la fin de son séjour, à trente
ans, il y bénéficie d’un statut privilégié par rapport aux autres
pensionnaires. Etant plus âgé, certains éducateurs lui confient un rôle de
surveillance. A la demande du père, Jacques entre alors au Centre neuro-psychiatrique Saint Martin à Dave. Son frère est déjà
placé dans cette institution, pour leur
géniteur, cela facilite les visites. Le dossier médical de Jacques signale une
psychose de type schizophrénique paranoïde associée à une débilité mentale
légère. Rapidement, le désir de Jacques est de retourner à Brasschaat. Du fait
de son expérience antérieure, Jacques veut y travailler comme « éducateur
pour les filles». Cependant, il séjournera quand même quatorze ans à Dave. Mais
il insiste, il ne veut vraiment plus y
rester, il ne veut plus être assimilé à la folie de son frère, il veut quitter
les « frères ». Il demande à entrer à Bothey,
où il restera deux ans. Un infirmier de Dave a gardé contact avec lui et lui propose de quitter le foyer de Bothey pour vivre dans la Communauté de l’Arche à Namur. Actuellement,
alors qu’il va avoir soixante ans, Jacques vit dans un foyer de l’Arche avec
sept personnes ayant un handicap mental. Il prend part aux activités en
assumant quelques responsabilités. Il se déplace seul en utilisant divers
transports en commun, et vient chaque jour au « Lum’çon ».
Jacques gère son argent de poche. Il
aime faire partager ses talents artistiques et offrir ses dessins et ses figurines
en terre en échange d’une photo. Notons que lorsque son père est mort, Jacques
s’est attribué le rôle de le « remplacer » auprès de son frère. Tous
les quinze jours, il lui a rendu visite et apporté friandises et argent de
poche. Son frère est aujourd’hui décédé mais Jacques continue ses visites
« pour les amis de mon frère » précise-t-il. Après chaque visite il
est heureux d’annoncer : « Je porte des bonbons et de l’argent à ces
pauvres malheureux qui sont démunis, sans famille. J’offre une
« posture » au personnel et je bois une tasse de café avec
eux ». Je constate également qu’aujourd’hui encore, il arrive qu’un
éducateur de Brasschaat vienne lui rendre visite. Chaque année, Jacques joue
dans une pièce de théâtre avec l’infirmier rencontré à Dave.
- Lorsqu’il arrive à Atlantis, Pascal a fugué de l’hôpital psychiatrique de Dave mais refuse de dire d’où il vient. Avant cela, il a traversé de longues périodes durant lesquelles il s’est souvent retrouvé soit en état de vagabondage, soit en prison, soit en section psychiatrique. Tout au long de ces épisodes, Pascal a été décrit comme un être asocial, astructuré et épileptique dangereux. Durant cette période, ses parents lui ont soutiré certaines sommes d’argent dont il pouvait disposer. Le temps passant, Pascal a abandonné son comportement d’éternel vagabond et s’est organisé une vie relativement autonome et stable dans le cadre d’Atlantis. Pascal a quarante trois ans lorsque j’entre en contact avec lui. Dès la première rencontre, il m’est apparu sociable. Il aide à la réalisation de certaines tâches journalières comme préparer le café, établir la liste des courses. Je remarque que Pascal aime proposer des jeux de société et venir en aide à ceux qui intègrent les règles moins vite que lui. Pascal est capable d’emprunter le bus seul et de se rendre à Charleroi. Pendant plus d’un an, il a choisi de suivre régulièrement des cours d’alphabétisation. Pascal aime tenir le bar et rendre service lors des festivités organisées par l’établissement.
Les histoires de Jacques et de Pascal éveillent en moi le désir de comprendre ce qui les a poussés à aller de l’avant, ce qui continue à les faire dépasser les diagnostics de certains professionnels et à essayer d’oser ouvrir des portes qui semblaient, pour eux, pourtant bien cadenassées.
En avril 2000, j’ai découvert, durant le cours de psychologie, la notion de « résilience », ce ressort qui permet à l’être humain de rebondir, de surmonter une épreuve et de continuer à vivre et « se développer dans des environnements qui auraient dû être délabrants [2]».
A partir de ce moment là, un questionnement va commencer : Jacques et Pascal seraient-ils résilients ? Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans leur vie pour qu’ils y arrivent ? Et les autres, ceux que j’accompagne, sont-ils et peuvent-ils devenir résilients ? Comment ? Ne suis-je pas moi-même résiliente ? Puis-je, en tant qu’éducatrice, soutenir cette capacité chez les autres ? Comment ?
Peu à peu, il m’apparaît que travailler à mieux cerner et comprendre cette possibilité qui est en l’être humain peut me conduire à une nouvelle manière d’appréhender et la vie, et l’autre, et la relation… Au terme de ce travail, j’aimerais être capable de me positionner par rapport à la résilience. Peut-elle aider, et comment, à changer ou à renouveler une pratique quotidienne de l’éducateur ? De voûte en voûte, de pas en pas, je tenterai de faire le tour de la question.
Au seuil de l’édifice, nous considérerons les assises. Actuellement, il n’existe pas de consensus à propos de la résilience. Dès lors, il me paraît essentiel, dans un premier temps, de cerner ce concept afin de proposer une définition qui nous sera commune le temps de ce travail. Ensuite, je dresserai un état des lieux sur les facteurs qui favorisent et/ou font obstacle à la résilience.
Après m’être attachée à définir la résilience et à rechercher les facteurs de protection et de risque, je souhaite m’interroger sur la manière d’utiliser, dans mon travail d’éducatrice, l’expérience des personnes résilientes. En effet, bien que les études actuelles ne permettent pas de cerner exactement tous les tenants et aboutissants de la résilience, nous disposons de suffisamment d’éléments pour chercher comment la favoriser. C’est l’objectif que je me fixe dans cette deuxième partie du travail. Il me permettra d’approcher la question que je me posais initialement, à savoir, en quoi le concept de résilience permet-il de changer ou renouveler une pratique éducative ?
Confrontés chaque jour à de nouveaux défis pratiques, les éducateurs construisent des modèles afin d’y apporter une réponse. S’appuyant sur ce constat, Claude de Jonckheere[4]conçoit le modèle comme une articulation de théories empruntées dans les sciences humaines. Non seulement, cet agencement rend parfois les divers éléments méconnaissables mais de plus, il intègre, sans que cela ne soit nécessairement pensé, des valeurs morales, règles de vie, expériences…
Dans ce chapitre, je présenterai le modèle de la « casita » proposé par Stefan Vanistendael et de Jacques Lecomte.[5] A partir de celui-ci, je m’attacherai à réfléchir en quoi et comment il est possible d’envisager une action qui vise à soutenir les personnes ayant un handicap mental dans leur construction, reconstruction et maintien de la résilience. L’orientation que prendra mon discours n’est pas due au hasard. Elle s’inscrit dans mon histoire et s’imprègne des valeurs que progressivement, j’ai fait miennes.
Il y a sept ans, lorsque j’ai approché la Communauté de l’Arche à Namur, mes choix de vie n’étaient pas opposés aux valeurs privilégiées par cette institution. Celles-ci sont inscrites dans une charte internationale dont voici quelques extraits : « L’Arche révèle le don propre des personnes ayant un handicap mental. [···] Les communautés sont des lieux d’espérance. Chacun, selon sa vocation propre, est encouragé à grandir dans l’amour, le don de lui-même et l’unité intérieure mais aussi dans l’autonomie, la capacité de choix et la compétence. Les communautés veulent assurer à leurs membres une éducation, un travail et des activités thérapeutiques qui soient source de dignité, de croissance et d’épanouissement. [6]» Ces paroles déterminent une certaine vision et de la personne et du travail à accomplir. Croire en l’homme, en ses possibilités infinies, à sa capacité à développer les potentialités qui sont en lui. J’y découvre une connivence avec l’approche humaniste. Peut-être est-ce pour cette raison que j’ai éprouvé un attrait quasi spontané envers la notion de résilience ?
Par ailleurs, durant la formation que j’ai suivie à l’Institut supérieur provincial de formation socio-éducative, j’ai appris à interroger ma pratique professionnelle. J’ai pris conscience des différents rapports de force qui sont présents dans toute relation et à fortiori dans une relation éducative. Peu à peu, j’ai éprouvé le besoin de me « dégager » d’une envie de « faire le bien de l’autre ». Au fur et à mesure qu’une réflexion prenait consistance, je me suis aperçue que l’approche psychanalytique, qui donne une large place au Sujet, m’attirait. L’enjeu, pour moi, était de passer (et reste toujours) de passer d’une logique qui cherche le bien de l’autre à une logique qui suscite et soutient son désir.
Tout au long de ce chapitre, c’est donc ces deux approches, humaniste et psychanalytique, qui seront à l’avant plan. Articuler ces deux pôles, ne signifie pas pour autant que je rejette les autres courants (comportementaliste, systémique…). Ainsi par exemple, tenir compte du concept de différentiation soi, de l’approche sur la qualité de vie ou encore de l’analyse transactionnelle pourrait éclairer différents domaines de la « casita ». Les limites de ce travail m’obligeant à poser des choix, j’ai donc privilégié une réflexion sur des concepts tels que le transfert, la fonction paternelle, l’entre-deux…
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il m’apparaît nécessaire de préciser l’emploi que je fais du vocable « handicap mental ».
Le terme « handicap » utilisé d’abord, sur les champs de courses, pour désigner le désavantage accordé aux sujets les plus forts pour les freiner est utilisé aujourd’hui pour qualifier les personnes les plus faibles, les plus démunies qu’il faut stimuler et aider. Les mots sont ici porteurs d’une aliénation qui stigmatise ces personnes dans un quelconque désavantage réduisant ainsi la vie à une compétition. « Parler de handicap est devenu synonyme de déficience. Mettre ainsi l’accent sur l’aspect déficitaire des capacités intellectuelles risque d’identifier la personne, le sujet à ce statut auquel le psychiatre Dupré, au début de ce siècle, a donné le nom de débilité mentale.[7] »
Ma première expérience de travail fût au service d’accueil de jour le Lum’çon. Cet établissement est agrée pour accueillir des hommes et des femmes majeurs « atteints d’une déficience mentale légère, modérée ou sévère.[8] » En choisissant d’aller à Atlantis, je souhaitais approcher d’une manière pratique la différence entre maladie mentale et déficience mentale. En effet, les résidents de cet établissement souffrent de psychose profonde.
La théorie psychanalytique considère la psychose comme étant une des trois structures de personnalité (avec la névrose et la perversion). La structure psychique désigne la manière dont la personne a ou n’a pas intégré le manque, il s’agit d’une construction intime face au désir. On parle de pathologie lorsqu’une personne est dans un état d’anxiété, de confusion, d’agitation, de rigidité tel qu’il ne lui est plus possible de communiquer et de vivre avec les autres.
Dans la pratique, j’ai constaté, que l’ampleur et la récurrence de certains troubles, manifestés par les personnes résidant à Atlantis, compromet fortement leurs chances d’être reconnues dans une société où sont valorisées la compétence, l’indépendance et l’intelligence. Dans les faits, l’établissement est agréé pour accueillir « des adultes, hommes et femmes, ayant une déficience mentale sévère ou profonde[9] ». En employant, malgré sa dimension réductrice, la notion de handicap mental pour désigner les personnes résidant à Atlantis et/ou les bénéficiaires du Lum’çon, mon choix est de m’intéresser moins aux causes qu’aux effets. J’éviterai cependant de parler de « personne handicapée mentale », sous-entendu « elle est handicapée ». Le handicap ne définissant pas la personne, je préférerai parler d’une personne ayant un handicap mental.
En travaillant sur les facteurs de protection et les facteurs de risque, les chercheurs ont dégagé plusieurs pistes sur lesquelles il est possible de penser une action qui favoriserait la résilience. Stefan Vanistendael propose une liste de cinq domaines pouvant être rattachés à plusieurs variables définies dans le tableau que j’ai présenté au point 2.2 page 22. Il s’agit de :
1.
« Des
réseaux informels de soutien (relations familiales et amicales) qui reposent
sur une relation d’acceptation inconditionnelle de l’enfant par au moins un
adulte. Cette acceptation constitue probablement la base sur laquelle tout le
reste va s’édifier.
2.
La
découverte d’un sens, d’une logique, d’une cohérence. Cet aspect est lié à la
vie spirituelle et à la religion.
3.
Des aptitudes
sociales et le sentiment de maîtriser quelque peu les événements de la vie et
de pouvoir résoudre les problèmes.
4.
Une image
positive de soi.
5.
Le sens de
l’humour, ou un environnement dans lequel l’humour peut s’épanouir.[10]»
Afin de synthétiser d’une manière claire les cinq domaines dans lesquels il est possible d’envisager une action, Stefan Vanistendael a développé l’idée de la « casita »[11]. Ce schéma n’est certes pas le seul possible. Aux Etats-Unis, par exemple, Kumpfer a conçu un modèle d’analyse du processus de résilience (Resiliency Process Model[12]) qui permet d’orienter des programmes de prévention et d’intervention.
J’ai cependant retenu le modèle de la « casita » parce qu’il me paraît utile pour visualiser globalement les terrains sur lesquels il est possible d’intervenir dans le quotidien. J’ai tenté de le présenter dans la communauté de l’Arche Namur, aux équipes des foyers et à l’équipe du Lum’çon, mais également à l’équipe d’un Service d’accompagnement du Namurois. J’ai constaté que, dans ces deux établissements, d’une part la « casita » ne nécessite pas beaucoup d’explications pour être comprise par les éducateurs et que d’autre part, elle provoque rapidement une discussion.
Le terme « casita » est un mot espagnol qui signifie « maisonnette ». Chaque domaine où une action est possible est représenté par une pièce. La « casita » requiert une vision d’ensemble, ces différents champs d’actions ne doivent pas se concevoir comme étant cloisonnés, l’idéal est d’établir de multiples liens entre eux.
Le sol sur lequel se bâtit la « casita » représente les besoins de base de tout individu (manger, dormir…).
Les fondations sont constituées des réseaux informels (la famille, les amis, le voisinage, les collègues de travail…) C’est au cœur de ces réseaux qu’il est, en principe, plus facile de vivre une acceptation fondamentale.
Au rez-de-chaussée, nous trouvons la capacité à découvrir un sens à sa vie.
Au premier étage, nous découvrons trois chambres : l’estime de soi, les compétences et aptitudes ainsi que l’humour.
Sous le toit de la « casita » on trouve les autres expériences, invitation à chercher ce qui est particulier à chaque contexte.
Grenier Autres
expériences à
découvrir

Sol Besoins
matériels élémentaires
Lorsqu’il présente la « casita », Stefan Vanistendael invite les participants à aménager et meubler ses chambres en fonction du contexte de travail. Il explique que, si la structure de base est semblable, les formes peuvent varier. Ainsi par exemple, lors d’une session où il présentait la « casita », certains participants avaient ajouté des toilettes pour indiquer la nécessité de pouvoir éliminer les tensions.
Saisissant cette invitation, je souhaite aménager la « casita » en tentant quelques liens avec ma connaissance du travail éducatif auprès de personnes adultes ayant un handicap mental. J’invite le lecteur à me suivre dans cette aventure. Nous commencerons par examiner le sol, ensuite, nous visiterons chacun des étages de la maisonnette. A chaque fois, après avoir présenté brièvement quelques aspects particuliers de la pièce, je m’interrogerai sur la pertinence à développer ce domaine avec les personnes que j’accompagne. Ensuite j’envisagerai les modalités d’actions possibles.
Parmi les facteurs favorisant la résilience, l’importance des liens affectifs, de l’attachement, d’une relation positive avec au moins une personne, du soutien sont régulièrement mis en avant. Le fait qu’un individu connaisse l’expérience d’être aimé, écouté, reconnu, de compter pour quelqu’un, contribue à le rendre plus fort dans l’adversité. Ainsi par exemple, Tim Guénard témoigne que c’est la rencontre avec des personnes (un paysan, une juge, un prêtre et plus tard sa femme) qui ont cru en lui, malgré ses comportements violents, qui lui a permis de se construire et d’aboutir à une vie épanouie, un mariage, des enfants, un engagement auprès de jeunes démunis.
Constatant que d’une part, accepter tous les comportements serait plutôt une preuve d’indifférence (et non une acception inconditionnelle) et que d’autre part, un minimum de lucidité amène à vérifier que notre acceptation d’une autre personne est toujours conditionnée par certaines attentes de notre part, Stefan Vanistendael et Jacques Lecomte[13] proposent d’employer le terme d’acceptation fondamentale. Pour eux, accepter fondamentalement autrui c’est l’accueillir dans notre vie, un accueil stable, renouvelé chaque jour indépendamment des comportements ou des traits de caractère qu’on ne peut approuver.
Ce commentaire n’est-il pas une manière de préciser le concept d’acceptation inconditionnelle ? Issue du courant humaniste, la notion d’acceptation inconditionnelle « signifie qu’une personne est aimée ou acceptée fondamentalement en tant que personne, quels que soient les sentiments qu’elle exprime ou les expériences qu’elle vit.[14] »
Cette acceptation fondamentale se situe normalement au sein de la famille et des réseaux informels que sont les amis, voisins, commerçants… Lorsque, pour diverses raisons, la personne n’a pu bénéficier de cette acceptation dans son entourage, les professionnels de l’aide sociale peuvent manifester cette acceptation fondamentale. Depuis une trentaine d’année, de nombreux travaux montrent l’importance du soutien social (aide matérielle, services, conseils…) dans l’équilibre psychologique d’un individu.
Favoriser ce domaine dans une pratique professionnelle suppose d’une part, de ne pas négliger tout ce qui favorise la création de liens (accorder de l’attention au réseau de relations informelles, soutenir la création de nouveaux liens, prendre en compte le contexte de vie de la personne). Et d’autre part, d’être conscient que l’éducateur lui-même peut manifester une acceptation fondamentale envers le bénéficiaire. Dans une interaction avec celui-ci, développer une qualité d’écoute, distinguer la personne de ses actes, éviter de porter des jugements sont des attitudes à privilégier.
Réfléchir la notion d’acceptation fondamentale en lien avec le handicap mental m’incite à introduire deux éléments : les représentations sociales liées au handicap et le risque de fusion qui existe dans toute relation mais spécialement dans la relation avec la personne habituée dès son plus jeune âge à être « prise en charge » par divers services (médicaux, logopédie, psychomotricité…).
Parler d’acceptation fondamentale de l’autre lorsque celui-ci est marqué par un handicap, et plus précisément par un handicap mental, revêt un relief particulier. Il me semble nécessaire d’oser interroger nos représentations et ses conséquences. N’y a-t-il pas à reconnaître que, trop souvent encore, l’acceptation de la personne ayant un handicap mental est subordonnée aux efforts que celle-ci accomplit pour s’adapter à nos normes. Silence ou paroles maladroites, malaise, méfiance, gêne… La présence de l’autre différent, et pourtant si proche de moi, semble questionner la frontière entre malade et bien portant, « normal » et « anormal ». « Comme il est laid ! Je n’aimerais pas être comme lui ! Ses réactions sont quand même bizarres. Il me fait peur… Et si cela m’arrivait ? » Le handicap et a fortiori le handicap mental nous interpelle, nous dérange, nous fait peur. « Il nous confronte aux limites de l’humain, car il suscite des images d’anormalité proches de la bestialité ou de la monstruosité. [...] son étrangeté révèle, comme dans un miroir brisé, notre propre étrangeté, que nous voulons ignorer.[15]» Il nous met face aux différentes « failles » de notre humanité. La tentation est grande alors de chercher parmi nos représentations celle qui nous permettra quand même de rencontrer cet autre porteur d’un handicap mental. « Ils sont si gentils ! C’est comme avec un enfant !… » De telles phrases sont, aujourd’hui encore, prononcées. Elles révèlent l’infantilisation de cet adulte pas tout à fait comme nous. L’acceptation fondamentale de la personne adulte ayant un handicap mental ne requiert-elle pas une reconnaissance de cette disqualification sociale ? Comment penser une action qui permettrait à la personne de se dégager du « statut » d’enfant qui lui est attribué ?
Le discours issu de la psychanalyse laisse entendre que l’homme est un être de désir[16]. Le désir naît du manque à être, de l’incomplétude qui marque tout être humain. Il est « désir de l’Autre [17]», désir de l’Autre à comprendre dans le double mouvement : je désire l’Autre et je désire que l’Autre me désire. Ce désir ne se confond pas avec le besoin. Même rassasié, l’homme continue d’appeler l’Autre. Cet appel témoigne de l’impossible satisfaction du désir, de ce manque radical. Ce manque le pousse à s’inscrire dans le langage. L’être humain est un être de langage, la parole le construit. Déjà avant sa naissance il est porté dans le langage, ses parents lui choisissent un prénom, ils imaginent la couleur de ses yeux… De ce discours tenu sur lui et pour lui, il aura à se dégager pour atteindre une place de sujet autonome et doué de parole.
Il arrive que le handicap rende plus difficile ce processus de séparation. Manifestation d’affection parfois débordante ou confusion entre « toi » et « moi », demandes sans cesse renouvelées, quête de limites qui se traduit parfois dans des gestes d’automutilation, rencontrer certaines personnes handicapées mentales interroge sur la bonne distance à garder. «Ex ducere, se ducere, c’est tout un programme. Eduquer ou séduire, il faut choisir.[18] » Il ne s’agit nullement de nier les affinités qui, dans un partage privilégié du quotidien, peuvent devenir relations d’affection. Il s’agit plutôt d’oser interroger continuellement son action, en débattre avec ses collègues, l’étayer par une théorisation, poser un cadre. Accepter fondamentalement l’autre ne serait-ce pas, en quelque sorte, reconnaître et signifier que je ne possède pas en moi le savoir qu’il me prête, que je ne peux et ne veux pas être tout pour lui. Reconnaître les richesses de la personne atteinte de handicap mental, son histoire, sa capacité à se dire, à choisir et à entrer en relation serait, en quelque sorte, refuser de faire l’impasse sur le transfert.
« Transfert »… le mot est lâché ! « « Le transfert, c’est de
l’amour… » Telle est la définition la plus simple que l’on puisse produire
à partir de l’enseignement de Freud et de Lacan.[19]».
La dimension affective est présente au cœur de toute relation, y compris dans
celle qui s’instaure entre l’éducateur et les personnes qu’il accompagne.
En réunion d’équipe il arrive qu’elle soit évoquée : « Avec M., pour le moment, ça ne passe pas… C’est terrible, B. ne me lâche pas les baskets… F. me colle, je ne sais pas faire un pas de côté sans qu’elle ne me suive. M. a un coup de foudre pour F. (stagiaire éducatrice) ». Cet accrochage ne laisse personne indifférent. Il ne s’agit pas de faire comme si de rien n’était. Il s’agit plutôt de reconnaître ce qui se joue, ce qui se donne à voir et à entendre, de s’interroger sur ce que cela provoque en nous. Apprendre à ne pas confondre le désir de la personne avec le nôtre. Ne pas s’imaginer que si l’autre « accroche » c’est pour me séduire. Le transfert c’est « de l’amour qui s’adresse au savoir [20]». Me dégager de cette position de savoir, sortir de l’interprétation, éviter d’injecter mon idéologie… bref, laisser un espace de « non savoir ». Abandonner cette tentation de vouloir faire le bien de l’autre, s’interdire une intrusion qui vient uniquement de ses « tripes ». Accepter de faire appel à l’équipe. Me garder de devancer une demande mais la soutenir en évitant de me précipiter pour la satisfaire. Sortir de l’imagination que je peux suppléer à tout. Me détacher du désir de perfection et oser une action qui « laisse à désirer [21]» afin de permettre à l’autre de se dire. Autant de manière de faire advenir le sujet. Certes, ce n’est pas toujours facile, mais je pressens que seule cette démarche permettra de repenser un projet d’autonomie qui soit autre chose que la projection de mon désir sur l’autre. J’illustrerai ceci à partir d’une interaction que j’ai vécue avec un bénéficiaire du S.A.J.A. Le Lum’çon.
C’est le moment du repas. Certains servent (accompagné ou éducateur) tandis que d’autres tendent leur assiette. Albert tend son assiette et se laisse servir. Lorsque le repas est sur le point de se terminer, il me regarde avec un petit sourire et me dit : « Je n’ai plus faim. » Dans son assiette, il reste deux ou trois bouchées de légumes. Tandis que je le regarde en hochant la tête d’un air dépité, Myriam intervient : « Albert, tu sais bien, Chantal (une éducatrice) t’a déjà dit que tu n’aurais pas de dessert si tu ne vidais pas ton assiette. » Albert porte une bouchée de légumes en bouche, l’avale et m’interpelle de nouveau : « J’ai plus faim. » Myriam lui répond : « Pas de dessert ! » Je le regarde et lui demande : « Que veux-tu que je te dise ? » Albert porte l’index sur la lèvre inférieure, il hoche la tête de droite à gauche, ses yeux fixent son assiette et il me répond : « Ah…bê… ». Il pose la main sur ses lèvres et avec son index frotte sa joue. « Ah… bê… J’ai plus faim. » Quelques instants après, nous rassemblons les assiettes. Dans celle d’Albert, il reste deux bouchées de légumes. Le café est servi avec des galettes. Albert s’empresse d’en saisir une, mais un de mes collègues interroge « Albert n’a pas vidé son assiette, peut-il avoir un dessert ? » Et un autre de répondre « Non, c’est la règle, si l’assiette n’est pas vide, pas de dessert ».
Face à ce genre de situation, j’éprouve un malaise. Avant d’y réfléchir (au moment où la situation que je relate ici s’est déroulée) je me gardais bien de répondre à Albert. Plusieurs fois, j’ai interpellé l’équipe lors de réunion : la règle respecte-t-elle les adultes qui fréquentent le service ? N’est-elle pas infantilisante ? Comment développer un partenariat autour de cette règle ? Qu’en est-il de leur autonomie et de leur droit de déterminer par eux-mêmes ce qu’ils souhaitent manger ? En admettant que cette règle serait légitimée par des valeurs telles que le respect des cuistots ou le refus de gaspillage, appliquer cette règle ne serait-ce pas une obligation à adhérer à ces « valeurs » ? Actuellement, face aux arguments émis par mes collègues en faveur du maintien de cette règle, je choisis de la transgresser. Bien que méritant le débat, je ne souhaite pas reprendre cette question dans le contexte de ce travail. Mon ambition est plutôt de relire cette situation en me référant à ce que j’ai développé à partir du transfert. Il me semble que cette nouvelle lecture me permettra une position neuve et plus respectueuse.
Albert s’adresse à moi. Il attend de moi une réponse. Albert considère donc que je possède un savoir, un pouvoir. Quelle est la place qu’il m’attribue ? Qu’attend-t-il de moi ? Que revit-il à travers moi ? Il paraît être dans l’attente que je prenne une décision pour lui, l’autoriser à vider son assiette ou le contraindre à la terminer. Décision que je prendrais certainement « pour son bien ».
L’enjeu me semble être dans ma capacité à prendre du recul face à cette demande qui apparaît en filigrane lorsque Albert me dit « j’ai plus faim ». Vais-je remettre en cause la place qu’Albert semble m’attribuer ? Quelles sont mes projections ? Dans l’attitude que j’adopte actuellement n’y a-t-il pas la mise en œuvre de mon désir d’affrontement à l’autorité ? De mon désir de protéger Albert ? Ne suis-je pas occupée à vouloir faire son bien ? Comment opère mon propre transfert ? Demander à Albert « Que veux-tu me dire lorsque tu me dis ne plus avoir faim ? Dis-moi ce qui ne va pas ? » serait une manière de ne pas répondre à la demande d’Albert de façon directe mais de le laisser parler. Une manière d’être à côté de lui pour soutenir sa demande en m’abstenant de savoir pour lui. En m’interdisant de déterminer pour Albert ce qui est bon pour lui, j’introduis une limite, une coupure et je l’invite à se déterminer, à décider lui-même sa position, à occuper une place de sujet.
« Dans toute situation éducative, à notre avis, il y a une potentialité incestueuse qui sommeille. [...] Un passage à l’acte qui consiste à se/ducere, séduire, plutôt qu’ex/ducere, éduquer, [...] conduire à soi, ou conduire aux autres, en dehors, vers l’extérieur. [...] [22]»
Conduire aux autres, conduire vers l’extérieur… Chacun d’entre nous développe autour de soi des réseaux de contacts informels. Ces réseaux changent au cours de l’existence, les centres d’intérêts changent et se diversifient, des amitiés naissent et s’éteignent. En est-il de même pour la personne atteinte d’un handicap mental ? Sa difficulté pour nouer une relation, la protection développée autour d’eux, rend malaisée la construction de réseau personnel. « Que peut être le devenir d’un homme vulnérable, interdit de se réaliser dans et par la société, parmi les autres et grâce à eux ? Nul ne saurait advenir comme sujet coupé des autres et de la communauté. La question du sujet ne renvoie ni à l’individu seul, ni au monde seul, mais à un rapport qui les constitue l’un et l’autre dans une connexion mutuelle. [23]» Ce rapport entre l’individu et le monde montre combien il serait profitable de s’interroger sur les alliances possibles.
Allons-nous garder le « monopole » sur la personne atteinte d’un handicap mental, renoncer à nos rivalités professionnels / parents, professionnels / professionnels ou professionnels / bénévoles ? Serons-nous attentifs à soutenir les liens que la personne établit en participant à un séjour en dehors de l’institution ? Serons-nous suffisamment créatifs pour multiplier les possibilités de nouvelles rencontres ?
Dans la Communauté de l’Arche à Namur, alors que nous échangions autour du modèle de la casita, nous nous sommes aperçus qu’actuellement un solide réseau de contacts informels était établi : amis, voisins, famille d’accueil, paroisse, communautés religieuses, autres foyers, étudiants universitaires qui souhaitent vivre un projet… A partir de ce réseau « communautaire », l’équipe pourrait envisager de réfléchir comment accompagner chacun des bénéficiaires dans la construction de son propre réseau.
Au rez de la casita, se situe la capacité à découvrir un sens à sa vie… Découvrir que l’« on peut vivre, même blessé, si la blessure n’est plus le centre de la vie.[24] » Oui, mais comment ?
C’est en prenant appui sur le témoignage de Etty Hillesum[25] que je tenterai d’approcher quelque peu cette question. Cette jeune-fille hollandaise d’origine juive à « été soudain jetée dans un foyer de souffrance humaine, sur l’un des nombreux petits fronts ouverts à travers toute l’Europe. » (p.214)
Là, dans ce lieu d’atrocité, Etty va relire son passé, le relire pour mieux le relier au présent et ainsi donner un sens à ce présent « insensé ». « Ma vie dans ces baraques à courants d’air ne s’opposait en rien à celle que j’avais menée dans cette pièce calme et protégée. A aucun moment je n’ai été coupée d’une vie pour ainsi dire révolue : tout se fondait en une grande continuité, riche de sens. » (p.214)
C’est par une attention à tout ce qui se donne à elle qu’Etty parvient à découvrir les bribes de sens présent dans ce lieu inhumain. « Et là, j’ai fait soudain l’expérience suivante : en déchiffrant les visages, en déchiffrant des milliers de gestes, de petites phrases, de récits, je me suis mise à lire notre époque - et bien plus que seulement cette époque. » (p.214)
En découvrant les personnes, les choses et la vie d’un regard positif, en s’engageant dans une quête de bonheur au delà de l’épreuve, « C’est comme une petite vague qui remonte toujours en moi et me réchauffe, même après les moments les plus difficiles … » Etty découvre « le vaste horizon [···] au delà des tumultes et du chaos de l’époque. » (p. 221)
Elle se fixe un objectif, être « poète dans le camp, pour vivre en poète cette vie là (oui même cette vie là !) et pouvoir la chanter. » Elle se détermine une mission « être le cœur pensant de cette baraque. » (p.237)
Le cœur
priant ? Etty découvre ainsi le sens de sa vie
en s’engageant dans une foi religieuse, dans une création artistique. Elle se
sait également portée par d’autres, « C’est bon d’avoir quelqu’un à qui le dire. » (p.317) Ayant
auprès d’elle la photo de son amie Tide qu’elle met
« dans le
« Livre d’heures » de Rilke, [···] avec la petite bible » (p.317),
elle puise chez d’autres la force nécessaire pour continuer à
vivre. « N’est-il justement pas de bonne économie qu’à des époques
paisibles et dans des circonstances favorables, des artistes d’une grande
sensibilité aient le loisir de rechercher en toute sérénité la forme la plus
belle et la plus propre de leurs intuitions les plus profondes, pour que ceux
qui vivent des temps plus troublés, plus dévorants, puissent se réconforter à
leurs créations, et qu’ils y trouvent un refuge tout prêt pour les désarrois et
les questions qu’eux-mêmes ne savent ni exprimer ni résoudre, toute leur
énergie étant requise par les détresses de chaque jour ? » (p.245)
Au Lum’çon, il est possible d’envisager de confier une responsabilité, de permettre à un bénéficiaire de réfléchir son parcours de vie en intégrant son passé, son présent et son avenir, de faire des projets…
Ainsi par exemple, Jacques se sent reconnu comme un artiste. Souvent, nous faisons appel à ses dons pour réaliser tel objet symbolique qui servira lors d’une célébration. A partir de ses dessins, ma collègue réalise des puzzles, des dominos et d’autres objets destinés à la vente. Cette mise en valeur du don de Jacques lui permet de donner un sens à sa vie. « Je suis un artiste. J’ai du travail. Je rends service, je sais me rendre utile » dit-il régulièrement.
Les nombreux albums photos toujours accessibles et souvent employés par les bénéficiaires permettent à ceux-ci de construire leur histoire en lien avec celle du Lum’çon, de la communauté de l’Arche. De plus, chaque année, en septembre, tous les membres de la communauté (bénéficiaire, personnel, conseil d’administration, amis et famille) se rassemblent pour célébrer la « fidélité » de chacun. Fêter les 20 ans de Valérie dans un des foyers de la communauté, les 10 ans de Béatrice au Lum’çon, les 5 ans d’un éducateur est occasion pour certains de rappeler des anecdotes et pour d’autres de déclarer : « l’année prochaine ce sera mes 5, 10, 15 ans de présence que l’on fêtera ! »
La préparation des temps de ressourcement (retraite, soirée « parler de Dieu », célébration eucharistique) en ayant le souci de rendre les bénéficiaires participants permet à certains d’entre eux de découvrir un sens à la vie à travers une foi religieuse.
En septembre dernier, accompagner et entourer Françoise au moment de sa mort fut, pour beaucoup, un temps où le sens de la vie se découvrait au cœur même du quotidien douloureux.
Lorsque je suis à Atlantis, en présence de personnes souffrant de psychose profonde, les choses ne sont pas si simples. C’est en pensant spécialement à ce lieu que je souhaite, ci-après, développer quelques réflexions en vue de déterminer si et comment la découverte d’un sens à la vie peut s’avérer être un domaine pertinent dans leur accompagnement.
Regards que je n’arrive pas à capter, mutisme ou cris effroyables, passivité ou activité destructrice (d’eux-mêmes, des autres, de leur environnement), existence qui m’apparaît sans « a-venir », sans « de-venir ». Comment croire qu’un sens puisse se dégager de ces vies alors que tout m’invite à n’y voir qu’un non-sens ? La présence d’Antoinette, de François, de Séverine provoque en moi des questions qui me troublent. Questions qui me renvoient à celle du sens. La vie a-t-elle un sens ? Quel sens a-t-elle pour ces personnes qui semblent être « hors jeu », hors de leur « je » ? Ces questions me renvoient inévitablement au sens de ma présence dans ce lieu et au sens de mon existence.
La vie a-t-elle du sens pour Antoinette, pour François, pour Séverine « aliénés » dans leur état psychotique ? Pour y répondre, une démarche primordiale paraît s’imposer. Au delà de leur manière d’être au monde (déterminée par leur structure psychique) il s’agit de reconnaître leur humanité.
Au cours d’un repas, je partageais à des amis les questions qui m’habitaient à propos de Antoinette, de François, de Séverine et de leur capacité à découvrir un sens à la vie. « Crois-tu que lorsqu’on est au point où ils sont il ne serait pas préférable de ne pas les garder en vie ? » me demanda l’un d’eux. A cette question je me devais de réfléchir !
Aujourd’hui, il est de bon ton de parler du respect de l’environnement. Sous prétexte qu’il est « fou », un être humain vaudrait-il moins qu’un végétal ? J’entends alors résonner en moi ces mots (qui sont le titre d’un livre de Jean Vanier) : « Tout homme est une histoire sacrée ». Antoinette, François, Séverine sont-ils moins une histoire sacrée que d’autres?
Tout homme n’a-t-il pas droit au respect ? Sur quoi repose-t-il ? N’y a t il pas une dignité intrinsèque à la nature humaine ? Qu’est-ce qui fonde la dignité de l’homme ?
« Chacun de nous, au-delà de son avoir, de son pouvoir, de son rôle, de sa fonction dans la cité et des vicissitudes de son existence, est porté par une tradition humaine sur laquelle repose sa dignité. Je suis digne parce que je suis fils d’homme et « tout homme me vaut et vaut n’importe quel homme ». La dignité ne se conçoit que pour tous ; sinon, elle n’existe pour personne.[26] » Au-delà de tout ce que je perçois comme signe de « non-vie », au-delà des atteintes physiques, de la maladie mentale ou du handicap mental qui marquent Antoinette, François, Séverine…c’est un homme, une femme que je rencontre. Vais-je les approcher avec respect, les saluer avec attention ? Que j’oublie seulement / De saluer en passant une fleur / Et le jour vacille.( Anne Perrier) Que j’oublie seulement, de saluer en passant le plus petit, le plus défiguré, le plus fou, le plus oublié… des hommes et le monde vacille ! La manière d’être auprès d’Antoinette, de François, de Séverine, la façon de leur adresser la parole, de créer une relation n’est-elle pas un moyen de leur faire percevoir qu’ils sont dignes d’intérêt ? Qu’ils comptent pour quelqu’un ? D’éveiller en eux un certain désir ? Désir qui conduirait à découvrir un sens à la vie ?
« Dès la naissance, le sens libidinal est présent (nourriture, caresses…). Ce sens libidinal est modelé en fonction des attitudes de la mère[27] ». Dès le tout début de sa vie, le nourrisson éprouve des sensations qu’il ne peut identifier et il se met à crier. Ceux qui l’entourent vont interpréter ces cris : « il pleure donc il a faim. ». Si les sensations que le bébé ressent trouvent écho dans cette lecture proposée par ses proches (la mère étant en principe la plus proche) elles vont pouvoir prendre sens pour lui. D’insignifiants qu’ils étaient ces cris vont devenir signifiants. Ils prennent valeur de demande parce que l’autre y perçoit un signe, leur confère une intentionnalité (reflet de leur propre désir). « Le cri du bébé est transformé en appel d’un sujet dans la rencontre avec l’autre et l’Autre.[28]» En s’investissant pour répondre aux besoins de l’enfant (nourriture, propreté, endormissement…) l’autre lui apporte quelque chose de plus, il lui apporte de la chaleur, de la tendresse, de l’amour. « La réponse est engrammée comme mode de satisfaction inaugurale de la pulsion : non seulement l’équilibre des besoins est rétabli, mais il y a un plus : les paroles émises par la mère.[29]» Quelques heures plus tard, lorsque le besoin se manifeste de nouveau, le cri de l’enfant sera alors intentionnel, il sera adressé à une personne qui est sa mère. « La réponse attendue par l’enfant est la réponse engrammée[30]», or ce qu’il reçoit ne correspond pas tout à fait à ce qu’il en attendait. Il y a un écart entre l’attente et la réponse. « Il y a un écart qui inscrit dès la naissance le petit d’homme à l’enseigne de l’insatisfaction et du manque.[31] »
De ce manque va naître le désir mais aussi l’impossibilité de le combler. Cette impossibilité de trouver l’objet manquant, cette incomplétude inscrit l’enfant dans l’obligation de passer par le langage. « Car il ne suffit pas au petit d’homme d’être sorti du ventre de sa mère pour naître, il lui faut advenir, dans une seconde naissance, au monde de la parole et du langage, pour prendre place parmi les humains, ceux que Lacan a proposé d’appeler, d’un joli néologisme, les parlêtres.[32] »
Dans le monde des mots la simplicité n’est pas reine. D’une part, un même mot peut signifier plusieurs choses et d’autre part, trouver le mot qui exprime nos sentiments et nos émotions n’est pas facile. « Celui qui énonce reste maître du sens, il peut le communiquer ou le dissimuler. Chacun est confronté à l’expérience cruciale de mentir sans que l’autre s’en aperçoive, d’aimer et de haïr la même personne. L’enfant découvre avec le doute le chemin de la quête du sens et cela ne le lâchera plus. [33]»
« Face
au handicap, [...] il importe
de « fabriquer du sens », un sens
qui suppose de reconstruire une forteresse assiégée. Ce sens renvoie
l’éducateur à sa fonction paternelle, qui est d’être « passeur ».[34]»
Cette fonction paternelle est fonction symbolique. Elle ne saurait être
l’attribut d’un homme ou d’une femme. Cette fonction agit en tant que tiers et
opère une coupure entre l’enfant et la mère-objet comblant le manque. La
fonction paternelle « crée une fente dans l’utérus symbolique de la
surprotection procurée par la fonction maternelle.[35]»
Elle rend possible un « entre-deux ». La séparation résultant de cet
entre-deux pousse l’être humain dans une quête de ce qui lui manque. Il doit
renoncer à l’objet comblant et chercher les réponses qu’il possède par ailleurs
en lui. La fonction paternelle ouvre ainsi à la dimension du désir.
Souvent dépendantes, le risque est grand pour les personnes ayant un handicap mental d’être et de se faire « objet » de l’autre : objet de soins, objet de décisions, de sollicitudes, de recherches…
Ainsi par exemple, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque Julie, après avoir subi une intervention chirurgicale, vint nous rendre visite. Elle était accompagnée de sa mère et alors que je m’enquérais auprès d’elle sur la manière dont elle avait vécu l’opération, sa maman l’interpella : « viens ici ! » Elle lui souleva les vêtements et lui découvrit la poitrine. Que d’autres usagers du service aient été autour de Julie ne semblait pas être un frein à la démonstration de la mère. Julie, quant à elle, semblait s’accommoder de cette situation.
Régulièrement dans le quotidien, Julie tente de reproduire ce mode relationnel. Ainsi par exemple, à son arrivée le matin, il arrive que Julie me tende, sans un mot, une bouteille d’eau (débouchée par son père). Me gardant bien de la saisir, je provoque une réaction de la part de Julie : elle agite la bouteille, martèle à une ou deux reprises le sol et si je ne réponds pas Julie m’interpelle : « Claudine, la bouteille ». Il me semble bon alors de garder un espace, de mettre une limite à son désir de se faire « objet » de ma sollicitude.
En réfléchissant comment exprimer mon refus d’être tout pour elle en cet instant, c’est Daniel Roquefort qui m’a aidée à réfléchir à la manière de prononcer un « non » qui ouvre un espace à Julie. Un espace dans lequel Julie pourra se positionner en sujet. L’auteur, réfléchissant au discours éducatif, constate que l’impératif, en exprimant un ordre, suppose un savoir (savoir duquel je cherche de me dégager) qui laisse peu de place au désir de l’autre. Parce que je sais ce qui est bon pour toi, je te dis : « mets ta bouteille au frigo ». A l'inverse, le mode interrogatif exprime un manque, un doute, il attend une réponse. En renvoyant de question en question, l’interrogation risque de conduire la personne dans une régression semblable à celle de l’enfant qui, multipliant ses « pourquoi », cherche à savoir si « la série de signifiants a une fin [36]». L’auteur propose donc « la dénégation comme mode de « dire que non » à une régression à l’infini. [37]» Il définit la dénégation comme étant la succession d’un jugement d’attribution à caractère universel et d’un jugement d’existence qui invite l’autre à se positionner.
Ainsi, face à l’attitude de Julie et son injonction : « Claudine, la bouteille », je pourrais envisager de lui dire : « Tu penses qu’ici il y a quelqu’un qui range les affaires de tout le monde comme on le ferait pour de petits enfants. Veux-tu ranger ta bouteille ? » Par ma question je reconnais que je ne connais rien du désir de Mireille, ce non-savoir invite celle-ci à se positionner. Va-t-elle ranger elle-même sa bouteille et ainsi sortir d’une infantilisation, du désir d’ « être prise en charge » ?
Plus le
handicap sera important, plus il sera nécessaire de veiller à garder un espace,
une « vacuité nécessaire[38]»,
qui permet à la personne de sortir du fait d’être objet de l’autre. « Fabriquer du sens »,
c’est permettre à l’autre de construire son histoire, de créer sa vie, c’est
garantir un entre-deux.
« Fabriquer du sens » c’est également considérer que le « non-sens » recèle de sens si j’accepte d’entendre et de donner signification à ce qui se donne à dire, fût-ce dans un délire ou tout autre symptôme.
Ainsi par exemple, dans sa tête, Gérard est tantôt Françoise, tantôt Mme Annibart ou encore Sandra Kim… Michel Hock[39] estime que c’est, pour Gérard, la manière la plus radicale qu’il soit de se différencier de son jumeau (qui réside également à Atlantis). Lorsque j’arrive à Atlantis je le salue donc en lui disant « Bonjour Madame ». Ce premier contact établit, Gérard commence à me raconter des choses, souvent il va m’interpeller : « Tu sais comment je m’appelle ? » « Dis Claudine, tu n’oublieras pas avant Pâques on fera un pic nique ? » Et chaque jour, voire plusieurs fois par jour, Gérard va changer de prénom. Le fait de considérer que, pour Gérard, il y a un sens à se nommer Madame me permet de le rencontrer.
« Fabriquer du sens » c’est encore être attentif à tout ce qui se donne à dire à travers « le moindre geste ». Antoinette, François, Séverine ne parlent pas mais ils pleurent, ils sourient, ils rient, ils crient, ils ont faim, ils ont froid, ils dorment et font bien d’autres choses encore. C’est dans ces petites choses qui tissent le quotidien que je suis appelée à proposer une greffe de sens, « le travail éducatif, ce travail de jardinier-greffeur, est très concret.[40]»
Au premier étage de la casita, se situe l’estime de soi. Aborder ce thème nécessite de garder à l’esprit qu’il s’agit d’un aspect en interaction avec plusieurs domaines. D’une part, l’acceptation fondamentale d’une personne et la découverte d’un sens à la vie stimulent l’estime de soi. D’autre part, l’acquisition de compétences, pour autant que la barre ne soit fixée ni trop bas ni trop haut, peut la renforcer.
Tout être humain éprouve le désir d’être aimé, d’être reconnu, de se sentir digne de valeur. Lorsque j’arrive à Atlantis et que je retrouve Antoinette, debout, immobile au coin de la table, les yeux hagards, les mains sous les aisselles, le dos voûté, la bouche entrouverte laissant échapper un filet de bave, j’expérimente que ma présence provoque quelque chose en elle. Si je m’approche d’elle, lui adresse une parole « bonjour Antoinette », pose une main sur son épaule, lui caresse le visage… Antoinette bouge, sa tête oscille, elle martèle le sol des pieds, elle émet quelques sons, parfois elle étend ses bras, cherchant alors à s’agripper à moi. J’interprète ces quelques signes comme une confirmation de la sensibilité d’Antoinette. Le contact que je tente d’établir retentit en elle et ne la laisse pas indifférente. Dès lors, je découvre une manière de me pencher sur Antoinette, sur François, sur Séverine, sur Paulette, sur Etienne…qui les confirme dans le fait qu’ils vivent. Donner un bain en étant attentive aux réactions du corps, couper les ongles (Michel Hock souligne, à juste titre, que couper les ongles d’une personne qui s’en sert comme moyen de défense ne se fait pas n’importe comment), vêtir, coiffer… Autant de gestes intimes qui permettent de conforter la personne dans l’impression qu’elle a de la valeur à mes yeux et stimuler une construction de l’estime de soi. Autant de gestes qui risquent aussi, le cas échéant, d’imprégner en elle le sentiment de n’être rien.
Evoquer les soins corporels me permet d’ouvrir la question de la fonction maternelle. Fonction ne se confond pas avec place. Il ne s’agit nullement de jouer à la maman. Développer un climat chaleureux, veiller au bien-être, protéger, satisfaire les besoins essentiels, favoriser un accrochage affectif… Cette fonction permet à l’autre de se sentir pleinement reconnu et l’ouvre à la dimension désirante : aimer et être aimé. Le danger serait de ne pas l’articuler à la fonction paternelle (fonction que j’évoque au point précédent 3.2.3., p.39). « En effet, si pour « grandir » un minimum de sécurité est nécessaire, la coupure, l’interdit, inter-dit, ce qui se dit entre, permet d’exister, c’est-à-dire « sortir de ».[41] »
Chacun de nous sait combien il est sensible aux regards des autres, aux paroles prononcées sur lui, aux signes d’affection et de reconnaissance qu’il reçoit. Tous, nous avons besoin d’être reconnus, que ce soit sur un plan professionnel ou dans des relations privilégiées (amour, amitié). Elargir le thème de l’estime de soi pour l’appliquer à la réalité de la personne ayant un handicap mental me conduit à réfléchir à l’idée d’intégration. Celle-ci influence l’image que la personne a d’elle-même. Enrichie lors d’expériences positives, la personne peut se trouver appauvrie lorsqu’elle est confrontée à la non-considération, au rejet, à des expériences négatives. Inversement, l’image que la personne a d’elle-même influence le processus d’intégration. Ainsi, une personne qui n’a aucune confiance en elle, qui ne s’attribue aucune compétence, qui se trouve laide risque de se fermer, de n’avoir aucune envie d’aller vers les autres.
« Dans tous les cas, se positionner par rapport aux personnes de son environnement immédiat représente l’un des mécanismes fondamentaux de l’estime de soi.[42]» Dès lors, on voit combien l’intégration suppose d’être agie selon deux axes en interaction. D’une part, l’acquisition, par cette personne, de compétences (savoir, savoir-faire, savoir-être) et d’autre part, une modification des attitudes culturelles sous-tendues par des choix de société. Je pense, en effet, que l’acquisition et le maintien de l’estime de soi pour la personne atteinte de handicap mental demande de revisiter et de se positionner par rapport aux valeurs véhiculées dans nos sociétés libérales que je stigmatiserais par le canon suivant : l’important c’est d’être riche, jeune et beau ! Pouvoir se percevoir comme compétent et digne de valeur quand le handicap rappelle à chaque moment la nécessité de composer avec ses limites requiert une reconnaissance qui se situe hors du champ de la rentabilité ou de l’efficacité. Le rôle de l’entourage, de la société et pas seulement de la famille, revêt une importance capitale dans une intégration constructive d’une bonne estime de soi.
Ce domaine est très vaste, il comprend les « compétences humaines, sociales et professionnelles.[43] » Plus visible, plus concret, il permet de développer une multitude d’actions diverses. J’estime cependant qu’il requiert une certaine vigilance. Il serait facile de viser uniquement l’acquisition d’un savoir, savoir-faire et savoir-être au nom d’une nécessaire adaptation aux exigences sociétales. Vais-je décréter, pour la personne ayant un handicap mental, un développement permanent ?
Le contexte politique et juridique actuel insistant sur l’intégration de la personne atteinte d’un handicap impose aux différents services agréés de présenter d’une part un projet institutionnel et d’autre un projet individuel (décret du 6 avril 1995 relatif à l’intégration des personnes handicapées) mentionnant les objectifs à atteindre, les moyens à mettre en œuvre pour les atteindre et la manière de les évaluer. Pareille visée ne comporte-t-elle pas le risque d’établir, avec la personne, une relation à partir de ses limites en vue de les dépasser ou d’imposer des activités, de viser une certaine performance, d’entrer dans une logique de succès laissant peu de place à la flânerie, au fortuit, au sujet… ?
A Atlantis, Michel Hock propose d’« établir une trêve, c’est
la première fonction d’un lieu de psychothérapie institutionnelle, trêve qui
permet à chacun de se découvrir et de poser les véritables questions.[44]».
Lorsque j’ai demandé de recevoir le projet institutionnel, j’ai reçu un
document intitulé « projet pour une Devinière ».
Son écriture me paraît subversive, ainsi par exemple par rapport à la question
des activités, je peux lire ceci : « A quoi donc « passent-ils
leur temps ? » dira-t-on. [···] Passer son temps, ce n’est que le
rendre passé, le détruire, s’en débarrasser. A quoi donc perdent-ils leur
temps ? – sous-entendu, quoi qu’il fassent le résultat sera identique –
serait une formulation plus juste, plus honnête. De plus, on serait rassuré de savoir
qu’ils « font quelque chose », qu’un programme d’activités mis en
place par des adultes « normaux » leur est imposé, ne fut-ce que pour
se convaincre ou leur faire croire, tout en sachant que cela n’a aucune utilité
sociale, qu’ils vont « apprendre quelque chose ».[45] »
Durant le temps passé dans cette institution je n’ai pas eu connaissance d’un document écrit concernant un quelconque projet individuel, je n’ai vu et assisté à aucune évaluation. Ce que la pratique me permet d’expérimenter me fait craindre cependant que la manière (actuelle) de conduire cette expérience soit aussi dommageable que celle qui, en mettant en place une série d’activités…décrète un développement permanent.
A partir de la différence que je perçois entre mes deux terrains de pratique (Le Lum’çon avec un projet pédagogique et des projets individualisés pour chaque usager et Atlantis avec la trêve proposée), la question qui s’impose à moi est celle-ci : Comment aider la personne ayant un handicap à acquérir des compétences en respectant ce qu’elle est ? Entre obliger (même d’une manière douce) et attendre indéfiniment la demande, il doit bien exister une possibilité qui donne à sentir toute la valeur et la dignité de la personne atteinte d’un handicap mental.
Pour peu que l’on soit soucieux de dépasser les bonnes intentions, force est de constater qu’il y a encore du chemin à faire pour reconnaître et accepter véritablement les compétences de la personne atteinte d’un handicap mental. Trop souvent, ce terme « compétences » est réduit à un savoir faire et nous ne pouvons que constater l’état de dépendance qui caractérise la situation de la personne atteinte d’une déficience mentale. Infantilisée, dépendante, confinée dans une prise en charge protectrice, la personne ayant un handicap mental est régulièrement dépossédée de son histoire, de sa personnalité, de sa capacité d’exercer un choix quant à son devenir. Tout se passe « comme si le « connais-toi toi-même » n’avait nulle valeur pour l’individu meurtri, insuffisant mental, atteint dans son corps et dans son intelligence.[46] »
Une attention aux mots employés (et que je me surprends à employer) peut révéler quelque chose de la position octroyée à la personne ayant un handicap. A Atlantis par exemple, il est courant de parler des « mômes », des « gosses » pour désigner les adultes qui résident dans ce lieu. Môme, gosse c’est-à-dire enfant. « Enfant, du latin « infans », « qui ne parle pas ».[47] » Choisir de nommer ces adultes souffrant de psychose profonde comme étant des « gosses » n’est-ce pas une manière de dénier leur compétence fondamentale : être des « parlêtres » comme le dit Lacan ? « Parlêtre » c’est à dire des êtres qui s’inscrivent dans le langage pour advenir comme sujet, des êtres qui ont quelque chose à dire sur ce qui les habite, sur ce qu’ils sont. A l’Arche, les éducateurs sont nommés « assistants ». Ce terme renvoie à « assister ». « Assister : du latin assistere, de ad et sistere « se tenir auprès ».[48]». Se tenir auprès n’est pas synonyme de se tenir au-dessus. Dans la pratique, je constate que lorsque je suis confrontée à la passivité de certaines personnes, il m’est parfois difficile de me dégager de l’idée d’« en savoir quelque chose sur le bien de [49]» l’autre.
Beaucoup d’entre nous ont déjà fait l’expérience de prendre une certaine distance vis-à-vis d’un problème grâce à l’humour. L’humour aide à accepter ses propres faiblesses et les défauts de son environnement.
Ainsi par exemple, au Lum’çon, lorsque Michel reste fixé sur une erreur qu’il vient de commettre, l’humour permet bien souvent de la reconnaître mais aussi de la relativiser et de continuer l’activité. Ou encore, lorsque Mireille s’égratigne, le fait d’inventer une situation qui suscite le rire, l’amène à accorder moins d’importance à ce bobo et ainsi, à prendre une certaine distance par rapport à la douleur. Celle-ci est toujours là bien sûr mais elle n’est plus mise en avant.
Les théoriciens psychanalytiques classent l’humour parmi les mécanismes de défense, les cognitivistes parlent plutôt de stratégie d’ajustement. L’approche de Stefan Vanistendael et de Jacques Lecomte m’a permis de différencier ces deux notions. Le terme « stratégie d’ajustement », en mettant l’accent sur le caractère actif des attitudes adoptées, s’oppose au terme « mécanismes de défense ». D’une part, il y a mécanisme, processus inconscients et automatiques, d’autre part il y a stratégie, efforts cognitifs et comportementaux plus ou moins volontaires. Il y a également antagonisme entre défense/ajustement. La défense a une fonction de protection, tandis que l’ajustement est plus dynamique, voire combatif. Les auteurs soulignent que, sur le plan pratique, ces distinctions ne sont pas toujours respectées. Plusieurs processus étant classés tantôt dans les mécanismes de défense, tantôt dans les stratégies d’ajustement. L’essentiel est que certains comportements et modes de pensée permettent non seulement de résister à une situation stressante, mais aussi de s’engager dans une démarche dynamique et positive.
Voici quelque uns des « mécanismes d’adaptation positive [50]» nommés, avec l’humour, dans les travaux sur la résilience.
- Le recours à l’imaginaire permet de s’évader dans la rêverie, de mettre en scène son malheur, d’exprimer son émotion à travers l’art.
- Le déni utilisé de manière temporaire peut devenir le premier temps de l’adaptation en permettant à la personne de ne pas s’effondrer et de reporter à plus tard le travail d’adaptation à la réalité.
- Le clivage consiste à séparer le monde en deux dans le but de mettre à l’écart ce qui est insupportable. Boris Cyrulnik différencie le clivage résilient de la conceptualisation kleinienne. Pour Mélanie Klein, le clivage est une séparation intrapsychique entre « bon sein » et « mauvais sein », le clivage résilient selon Boris Cyrulnik est une séparation qui « intervient entre le sujet blessé et son milieu, incapable d’entendre le discours de la victime.[51]» Il s’agit d’un mécanisme extra psychique qui pourrait expliquer la créativité chez les individus résilients.
- La sublimation[52], consiste à transformer une pulsion agressive en une « passion » , un goût du sport, de l’art ou encore en altruisme. Il s’agit alors de s’occuper des autres parce qu’on a été en échec pour s’occuper de la souffrance de sa propre famille.
Selon Stefan Vanistendael et Jacques Lecomte, la résilience inclut les mécanismes de défense et stratégies d’ajustement dans une perspective plus large et dans une dynamique de projet à moyen et long terme. « Elle permet à l’individu d’intégrer les événements traumatisants de son existence, mais d’une manière atténuée, afin qu’ils ne déséquilibrent pas trop sa personnalité et laissent la porte ouverte à une nouvelle croissance. [53]»
Au Lum’çon, certains de mes collègues m’ont déjà dit, à propos de l’un ou l’autre des bénéficiaires : « Faire de l’humour avec lui n’arrange pas les choses, il est dans la confusion. L’humour ne l’aide pas à en sortir. » Il est vrai que comprendre des jeux de mots ou des associations d’idées demande certaines capacités intellectuelles que tous n’ont pas. Cependant, l’humour peut s’exprimer de bien d’autres manières. Une situation vécue au foyer de l’Arche à Namur me permettra d’illustrer ceci.
Chaque fois qu’arrivait l’heure du coucher, j’étais confrontée au refus de Myriam. Dans la maison, les autres résidents étaient dans leur chambre. Myriam restait, au salon, dans le fauteuil. J’avais déjà tenté plusieurs choses : lui faire comprendre que les difficultés qu’elle éprouvait pour se lever le lendemain étaient en partie liées à ses soirées prolongées, éteindre les lampes, monter avant elle… Ce soir là alors que j’insistais pour que Myriam regagne sa chambre, elle me tendit ses deux mains. Je les saisis et tirai vers moi. Myriam se penchait en avant mais restait assise. Alors, que je réalisais la différence de stature entre Myriam et moi, je me servis de cet élément pour créer un jeu. Après avoir tiré Myriam vers moi sans résultat, je me laissai tomber en avant comme emportée par elle. J’ai répété ce mouvement de va et vient deux à trois fois. Myriam riait. Tirant vers moi, soudain j’ai lâché les mains de Myriam et me suis laissée tomber par terre. Je fis un cumulet en arrière et me retrouvai assise par terre à une petite distance du fauteuil. Je tendais les mains vers Myriam. Elle se leva, me saisit les mains et me dit : « viens on va coucher. » Peu à peu, cette scène devint en quelque sorte un rituel entre Myriam et moi.
Emettre l’hypothèse que le moment du coucher, moment de séparation, d’abandon d’un état où une certaine maîtrise des choses est possible pour entrer dans un état où cette maîtrise n’est plus, est un moment angoissant pour Myriam, me permet de dire que l’invention de ce jeu, lui permet de passer ce moment avec moins d’appréhension. Elle permet de mettre en scène un autre rapport de force, alors que c’est moi qui occupe la position haute en énonçant la règle (c’est l’heure du coucher), je me retrouve assise par terre, tendant les mains vers Myriam et attendant d’elle un geste. Une certaine convivialité est ainsi introduite dans l’application de la règle.
Considérer le recours à l’imaginaire comme soutien du processus de résilience fait rejaillir la question de la vacuité déjà évoquée à la page 40. Le travail éducatif n’est-il pas trop souvent envisagé comme un faire ? « Qu’est-ce qu’on fait ce week-end » ? S’agit-il d’une réponse au « pouvoir politique » qui subsidie le service ? Parce qu’elle vit dans un établissement, avec des éducateurs et d’autres professionnels pour « s’occuper d’elle », la personne accompagnée n’est-elle pas occupée sans arrêt ? Y-a-t-il de la part des intervenants sociaux une peur de demeurer là à ne rien faire ?
Etre vacant n’est pas un synonyme de « être errant ». Etre en vacance ne serait-ce pas se construire à sa guise, à son rythme ? La vacance n’ouvrirait-elle pas des portes sur la créativité ? Dans le travail quotidien, n’y aurait-il pas un intérêt à considérer la place accordée à un « temps libre » ? Temps libre qui ne serait pas temps mort mais plutôt temps vacant où chacun pourrait se raconter, à loisir, son histoire. Cela évoque pour moi les vacances.
Partir en vacances, expérience étonnante qui suscite des rencontres différentes de celles vécues habituellement dans l’établissement. Voyager ensemble, habiter un autre lieu, vivre à un autre rythme… provoque des effets inattendus, et tout à coup, c’est comme si on découvrait quelqu’un de différent, quelqu’un que l’on ne connaissait pas encore. « Voyager, c’est faire sauter des gangues, éliminer des déterminismes, retrouver la vie, se libérer d’angoisses insensées, apprendre à en affronter de nouvelles, c’est découvrir que l’espace et le temps peuvent être autre chose que des astreintes sclérosantes qui écrasent, étouffent, immobilisent, c’est être tout simplement confronté à la liberté des autres.[54] » Partir en vacances…pour soutenir la résilience est-ce finalement si absurde ?
Temps de vacances…temps de re-création… temps de fête aussi. Célébrer un événement, ponctuer la vie par des petites fêtes et ainsi « sortir » du quotidien. Chanter, jouer, rire autant de manière de prendre distance par rapport au « tragique » du quotidien. Faire la fête n’est-ce pas une manière de rompre avec l’âpreté de la vie, l’oublier un instant… oser vivre quand même ?
Vacuité, vacance, vacances, distance, rupture, fête, rire, humour… autant de petites briques qui participent à la construction de la résilience.
La résilience est un processus non déterministe. Elle se construit à partir d’une interaction entre l’individu et son environnement. Les domaines précités forment un ensemble appelé à se développer en y intégrant des expériences nouvelles.
Dans la communauté de l’Arche à Namur, l’équipe pluridisciplinaire a cherché à discerner, à partir de la casita, quelles étaient les forces et les faiblesses de la communauté par rapport à l’accompagnement des bénéficiaires. La mise en commun a révélé que si un des points forts était la construction d’un réseau de contacts informels par contre, le grenier de la casita était peu employé.
Comment proposer du neuf ? Ou plutôt, en quoi l’approche de la résilience peut-elle faire advenir quelque chose de nouveau ? Répondre à cette question n’est-ce pas répondre à la question qui m’a mise au travail ?
Pour tenter de l’approcher, je souhaite interroger une pratique quotidienne afin de déterminer si le modèle de la « casita » tel que je l’ai agencé permet « le passage d’une question à la construction d’un problème [55]» en vue de « fabriquer un monde qui nous étonne[56] ».
« Cap sur la personne », tel est le titre d’une brochure présentant le décret du 6 avril 1995 relatif à l’intégration des personnes handicapées. En invitant à « poser un regard neuf sur la personne et non plus sur le handicap [57]», le décret se veut être « l’outil d’une politique sociale, qui a pour but de modifier les attitudes en vue d’une société plus solidaire, plus accueillante. [58]»
« Cap sur la personne », dans cette perspective, la résilience m’est apparue comme un concept généreux et mobilisateur. En effet, la résilience incite à regarder autrement celui qui a été marqué par les épreuves de la vie. Il s’agit de développer une dynamique positive, de ne plus voir uniquement ce qui ne va pas, de quitter une logique « pathologisante » pour découvrir une logique de construction. Nous assistons ainsi à une nouvelle définition de l’expertise. Ainsi, l’expertise cesse d’être l’attribut du professionnel chargé de poser un diagnostic pour devenir celui de la personne possédant les ressources nécessaires pour continuer à se développer.
Mon objectif était de discerner si, dans l’accompagnement de la personne adulte ayant un handicap mental, le concept de résilience permettait, permet, permettra de renouveler une pratique éducative.
Face à l’absence d’une définition commune de la résilience, je me devais de préciser ce qu’elle évoque pour moi. Parmi les nombreuses divergences qui persistent jusqu’à présent, j’ai résolument pris option pour celles qui font de la résilience un concept opératoire pour la réflexion que je me proposais d’entreprendre. C’est ainsi que dès le premier chapitre de ce travail, je privilégie une résilience quotidienne. Celle de millions de gens qui continuent à se projeter dans l’avenir au delà des aléas de l’existence. Ensuite, pour me rapprocher de l’objectif fixé, j’ai voulu savoir comment on devient résilient. En effet, je pense que la connaissance de quelques éléments soutenant la construction de la résilience permet d’envisager la possibilité de changer une pratique éducative.
Après avoir déterminé les facteurs qui favorisent et/ou qui font obstacle à la résilience, je me suis saisie du modèle de la « casita », prétexte pour approfondir et éclaircir, par les mots, le type de relation que je souhaite établir avec les personnes que j’accompagne. Agencer des perspectives différentes, les harmoniser les unes avec les autres de manière à ce qu’elles se fassent écho les unes les autres afin de faire advenir un monde qui étonne, m’incite à prendre en compte le conseil de Flaubert lorsqu’il met en garde contre la rage de conclure. En effet, l’être humain m’apparaît comme étant toujours bien plus que ce qu’on peut en dire, fût-ce à partir de théories bien séduisantes. Ce qu’il montre à voir à travers ses actes n’est qu’une infime partie de ce qu’il est. Il serait donc bien prétentieux de ma part de vouloir vous livrer un mode d’emploi qu’il suffirait d’appliquer pour obtenir un résultat.
Néanmoins, il m’est apparu indispensable de tenter un essai d’application de la théorie étudiée. Travailler dans deux établissements très différents est un enrichissement. Sans rechercher une comparaison, chacun de ces lieux, avec leur histoire, leur "idéologie", leur pratique, m’a permis d’élargir un questionnement et de discerner certaines forces et faiblesses présentes en chacun d’eux. Prenant appui sur ces particularités, je peux envisager d’un regard neuf l’accompagnement de personnes adultes ayant un handicap mental. Plus qu’apporter une solution, une aide extérieure qui réduirait l’usager à être un récepteur passif, il s’agit de développer une qualité de relation avec lui, d’oser cesser de croire que tout dépend de « mon » action éducative, de « ma » compétence afin de mettre en œuvre une collaboration avec l’usager, sa famille, les membres de son réseau informel ainsi qu’avec les autres professionnels de l’équipe ou d’un service extérieur. Prendre en compte la résilience m’invite à mieux observer et écouter le bénéficiaire. A dépasser les jugements dépréciatifs portés sur lui pour découvrir ses richesses, ses compétences et ses ressources. En induisant un changement de regard sur le bénéficiaire, la résilience permet de renouveler une pratique quotidienne de l’éducateur. Plus qu’une nouvelle méthodologie il s’agit d’une approche qui contribue à élargir les représentations que je me fais de l’autre.
Personnellement, je ne sors pas indemne de cette aventure. Les lectures et recherches effectuées pour réaliser ce travail de « construction » m’ont souvent interpellée. Elles m’ont surtout obligée à préciser ma vision de l’homme et des liens que je souhaite établir avec celui-ci. J’en retiens que chaque rencontre avec l’autre est à la fois neuve et promesse de renouveau.
Issue du courant humaniste, cette approche favorise une vision globale de l’être humain et développe une conception optimiste de l’homme. Selon les circonstances et les moments de l’existence, en donnant sens aux choses, celui-ci est capable de faire des choix qui le conduiront à se réaliser pleinement. On touche ici le fondement du concept de résilience, ses richesses et ses limites.
En début de ce siècle où des questions telles que l’avenir de notre planète, la faim, l’inégale répartition des richesses, le chômage, la récession économique, la guerre… peuvent donner le vertige, un message d’espérance ne passe pas inaperçu. Le risque de se servir de cette approche pour en faire un usage insidieusement détourné est pourtant présent. Ainsi par exemple, un système pro-libéral pourrait voir dans le fait qu’« il y en a qui s’en sortent » une justification pour un désengagement socio-politique. La résilience contribuerait alors à favoriser une société à deux vitesses et un désinvestissement des pouvoirs publics.
Acheter un bâtiment « clé sur porte » ne garantit en rien ce que deviendra cette maison. C’est l’aménagement intérieur, l’ameublement et plus encore les événements que chacun de ses habitants vivra qui feront de cette demeure un foyer pour les membres de la famille. J’ai aménagé et meublé la « casita» à ma bonne convenance. Si ma réflexion ouvre une porte à d’autres elle aura rempli son rôle.
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[1] Pour réaliser cette présentation, j’ai d’une part écouté ces personnes et d’autre part consulté leur dossier. Afin de préserver l’anonymat, chaque fois que je nommerai des personnes, je choisirai un prénom fictif.
[2] CYRULNIK B., La notion de résilience, Présentation d’une journée d’études en France, http://salonactionsante.free.fr (consulté le 23/02/01).
[3] J’ai emprunté ce titre à VANISTENDAEL S., La résilience ou le réalisme de l’espérance Blessé, mais pas vaincu, p.14.
[4] DE JONCKHEERE C., Agir envers autrui Modèles
d’action dans les professions de l’aide
psychosociale, Actualités en sciences sociales, Delachaux
et Niestlé (Suisse), Paris, 2001.
[5] VANISTENDAEL S., La résilience ou le réalisme de l’espérance Blessé, mais pas vaincu et VANISTENDAEL S., LECOMTE J., Le bonheur est toujours possible Construire la résilience. Bayard Editions Psychologie, Paris, 2000.
[6] Extrait de la charte internationale des communautés de l’Arche, cap Rouge, 1993.
[7] LINARD H., Psychopathologie, syllabus, 2ème ESS, I.S.P.F.S.E., Namur, 2000-2001,p.48.
[8] ARCHE NAMUR, Le Lum’çon. Projet institutionnel, mai 1998, p.5.
[9] http://www.awiph.be/html/affilies_awiph.html entrée : Atlantis Service résidentiel pour adultes Hainaut (consulté le 9 avril 2003)
[10] VANISTENDAEL S. La résilience ou le réalisme de l’espérance
Blessé mais pas vaincu, p.16.
[11] Ibidem, p.45 et VANISTENDAEL S., LECOMTE J., Le bonheur est toujours possible, Construire la résilience., p. 207.
[12] MAYHEW
K. , MAYHEW M., « La résilience aux Etats-Unis : développement
récents et application pratiques. » in La résilience : Résister et
se construire, p. 216.
[13] VANISTENDAEL S., LECOMTE J., Le bonheur est toujours possible. Construire la résilience, p.29.
[14] TAVRIS C., WADE C, Introduction à la
psychologie. Les grandes perspectives, De Boeck Université , Ouvertures
psychologique, Bruxelles, 1999, p.258.
[15] SAUSSE S., Le miroir brisé l’enfant handicapé, sa famille et le psychanalyste,p.8.
[16]Le passage ci-après est rédigé à partir du syllabus et des notes personnelles prises lors du cours de LINARD H., Psychopathologie, 2ème ESS, I.S.P.F.S.E., Namur, 2000-2001,p.1-3.
[17] LACAN J., cité par LINARD H., Psychopathologie, syllabus, 2ème ESS, I.S.P.F.S.E., Namur, 2000-2001,p.2.
[18] GOMEZ J-F., Déficiences mentales : le devenir adulte. La personne en quête de sens., Connaissance de l’éducation, Ramonville Saint-Agne, ERES, 2001,p.100.
[19] ROUZEL J., Le transfert dans la relation éducative Psychanalyse et travail social, p.3.
[20] LACAN J., cité par ROUZEL J., Le transfert dans la relation éducative Psychanalyse et travail social, p.4.
[21] « Finalement, le travail éducatif doit laisser…à désirer », ROUZEL J., Le travail d’éducateur spécialisé Ethique et pratique, Dunod, Paris, 2000,p.44.
[22] GOMEZ J-F., Déficiences mentales : le devenir adulte La personne en quête de sens, p 134.
[23] GARDOU C., Connaître le handicap, reconnaître la personne.,p.14.
[24]HOCK M., Projet pour une Devinière, p. 9.
[25]HILLESUM E., Une vie bouleversée. Journal 1941-1943, suivi de Lettres de Westerbork, Paris, Seuil, Points, 1995.
[26] GARDOU C., Connaître le handicap, reconnaître la personne., Connaissance de l’éducation, Ramonville Saint-Agne, Editions Erès, 1999, p. 23.
[27] Notes personnelles prises lors de l’intervention de : DE MIJOLLA-MELLOR S., « La quête de sens dans la psychose », Congrès européen francophone, Bruxelles, 7-8-9 Novembre 2002.
[28] ROUZEL J., Le
transfert dans la relation éducative Psychanalyse et travail social, Dunod, Paris, 2002, p.47.
[29] Ibidem.
[30] Ibidem.
[31] Ibidem.
[32] ROUZEL J., L’acte éducatif. Clinique de l’éducation spécialisée, L’éducation spécialisée au quotidien, Ramonville Saint-Agne, Eres, 2000. p.47.
[33] Notes personnelles prises lors de l’intervention de : MIJOLLA-MELLOR S., « La quête de sens dans la psychose », Congrès européen francophone, Bruxelles, 7-8-9 Novembre 2002.
[34] GOMEZ J-F., Déficiences mentales : le devenir adulte. La personne en quête de sens, p.7.
[35] DRORY D., Les pères perdent leurs plumes quand ils jouent à « papa-poule », in Le Ligueur, Septembre 97.
[36] ROQUEFORT D., Le rôle de l’éducateur Education et psychanalyse,Emergences, L’Harmattan, paris, 1995, p.88.
[37] Ibidem.
[38] GOMEZ J-F. Déficiences mentales : le devenir adulte La personne en quête de sens, p.136.
[39] HOCK M. , « On ne voulait plus d’eux nulle part » in Autant savoir, émission de la RTBF, 30-5-96.
[40] ROUZEL J., L’acte éducatif Clinique de l’éducation spécialisée, L’éducation au quotidien, Ramonville Saint-Agne, Erès, 2000, p.47-48.
[41] Notes personnelles, Cours de Psychopathologie, 2ème ESS, I.S.P.F.S.E., Namur, 2000-2001,titulaire : LINARD H.
[42] ANDRE C., « L’estime de soi au quotidien » dans le dossier « De la reconnaissance à l’estime de soi » in Sciences humaines, mensuel n°131,Octobre 2002, p.34.
[43]VANISTENDAEL S., LECOMTE J., Le bonheur est toujours possible Construire la résilience, p. 157.
[44] HOCK M., Projet pour une Devinière, Atlantis, p.10.
[45] Ibidem, p. 20.
[46] GOMEZ J-F., Déficiences mentales : le devenir adulte La personne en quête de sens, p.67.
[47] REY A. Le nouveau Petit Robert Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris : Dictionnaires Le Robert, 2001. (Entrée : « Enfant »).
[48] REY A. Le nouveau Petit Robert Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris : Dictionnaires Le Robert, 2001. (Entrée : « Assister »).
[49] ROQUEFORT D.,Le rôle de l’éducateur Education et psychanalyse,p.100.
[50] CYRULNIK B., « La résilience : un espoir inattendu » in Souffrir mais se construire, p.14.
[51] Ibidem, p.15.
[52]Ce passage est rédigé à partir de notes prises lors du cours de DE RYCKEL C., Psychologie génétique, 1ère ess, Namur, I.S.P.F.S.E., année scolaire 1999-2000.
[53] VANISTENDAEL S., LECOMTE J., Le bonheur est toujours possible, Construire la résilience., p. 142.
[54] HOCK M., Projet pour une Devinière, p. 23.
[55] DE JONCKEERE C., Agir envers autrui Modèles d’action dans les professions de l’aide psychosociale, p.31.
[56] Ibidem, p.29.
[57] Cap sur la personne. Décret du 6 avril 1995 relatif à l’intégration des Personnes Handicapées, Brochure informative éditée à l’initiative de TAMINIAUX W., Ministre de l’Action sociale, du Logement et de la Santé de la Région Wallonne,p.10.
[58] Ibidem