Les quelques extraits choisis sont issus du Travail de Fin d’Etudes[1] de Julie Colson, diplômée en juin 2004 de la Haute Ecole I.S.E.L.L. – C.F.E.L., section éducateur spécialisé. Ceux-ci proposent un reflet plurifacial d’une expérience de stage[2] de 3ème année en milieu pénitentiaire articulant actes et réflexions, donnant place et sens au quotidien, créant des espaces même réduits ‘ pour faire du lien’ en pensant réintégration et réinsertion. Julie a aussi le souci d’inscrire son travail dans un cadre organisationnel et institutionnel spécifique, ainsi que d’affirmer un positionnement socio-politique. Julie interroge divers aspects de la vie en milieu carcéral, une micro-société où se cotoient et se confrontent solitude, sexualité, conflits, contraintes espace-temps, sécurité, hiérarchie et statuts. Elle rend aussi compte de plusieurs dimensions du métier d’éducateur dans un lieu encore peu investi actuellement par la profession.

Julie nous entraîne d’abord dans un historique de la prison en lien avec la notion de justice. Ensuite, elle décrit quelques réalités du milieu carcéral. Dans un autre chapitre, elle précise certaines attentes institutionnelles à l’égard des éducateurs. Par après, Julie pointe, à travers quelques situations, les rapports et les relations qui tentent de se tisser au quotidien entre les différents acteurs au sein de la prison, ceux-ci oscillant entre  information et rencontre. Puis, elle explique son projet de recueil de textes, recueil de vies, donnant parole aux ressentis, aux visions diverses des détenus vis-à-vis de leur vécu en prison[3]. Julie conclut en questionnant le sens d’être éducateur dans le milieu pénitentiaire.

 

 

‘‘En-fermez(és)-là(a) !’’

Créer des espaces d’ouverture dans un milieu fermé

 

 

Introduction.

 

J’ai fait mon stage dans le milieu pénitentiaire. J’ai du travailler en collaboration avec les agents pénitentiaires dont le rôle est essentiellement sécuritaire et répressif ; et dans une petite équipe nouvellement implantée dans la prison, parachutée au milieu d’une organisation résistante aux changements. Il m’a fallu apprendre à m’adapter, à prendre en considération un point de vue de travail, tout autre que celui de l’éducateur[4] et en désaccord avec mes valeurs. Le principe même de la prison, là où je l’ai rencontré, me semble inapproprié aux personnes et les pratiques qui y sont en usage, indignes d’un monde dit civilisé.

 

Dans ce stage, ma pratique a aussi trouvé tout son sens dans les petites choses. L’espace et le temps constituant dans un sens des aspects contraignants (endroit de passage, espace restreint ou non propice à la mise en place d’action à long terme…) ont orienté toute ma pratique. C’est sur cette base institutionnelle que j’ai tenté de créer des espaces, des temps soutenant et ralliant à la vie sociale, de dire du possible sans dire l’impossible. Des temps aussi pour prendre du recul sur soi-même et pour regarder autour de soi.

 

Dans ce milieu, les rencontres que j’ai vécues ont été de type éphémère.  Néanmoins, quel que soit le cadre, je soutiens qu’il est possible de créer des moments allant à la rencontre des demandes des personnes.  Des moments qui font lien, qui créent du lien, où l’on peut être acteur de son histoire, où l’écoute et le soutien sont un échange.  « Des petits moments piqués en fraude ».  Pour moi le métier d’éducateur est un savoir-être à travers des petits gestes au quotidien que l’on perçoit ou que l’on pose.   C’est donc à la rencontre de ces petits espaces, de ces gestes,  de ces signes que je vous emmène.  Mais aussi dans une prison et surtout à travers ses barreaux.  J’ai moi-même du être « contorsionniste » pour m’y faufiler.

 

 

1.

La prison à travers le temps

 

Avant d’en venir à réfléchir autour du concept de prison, il me semble important d’aborder le sens du mot justice. C’est en son nom que sont punis les hommes et que la loi définit l’espace de ce qui est permis ou proscrit…

 

Justice :

 

-         Vertu morale qui réside dans la reconnaissance et le respect des droits d’autrui. Faire preuve de justice.

-         Principe moral de reconnaissance et de respect du droit naturel (l’équité) ou positif (la Loi) et d’équité entre les membres de la société. Obtenir justice.

-         Pouvoir d’agir pour que soient reconnus et respectés les droits de chacun, pouvoir de faire régner le droit ; exercice de ce pouvoir ; se faire justice : se venger soi-même d’un dommage qu’on a subi.

-         Pouvoir judiciaire (en tant qu’institution) ; l’administration publique chargée de ce pouvoir. Porter une affaire en justice où siègent les tribunaux.[5]

 

La justice serait donc une vertu ? Mais une vertu n’est-ce pas une disposition à faire le bien et à fuir le mal ?

 

De la vertu certains disent : 

« L’utilité de la vertu est si manifeste que les méchants la pratiquent par intérêt .»[6]

« La vertu, chez les uns, c’est peur de la justice ; chez beaucoup, c’est la faiblesse ; chez d’autres, c’est calcul »[7]

A mon sens, la vertu comme la justice ne sont pas utilisées de la même façon par chacun, pour le simple fait que chacun en a une perception bien différente. Chacun agit sur ces principes avec son histoire et le but qu’il poursuit. Cependant, il y a les lois. Ces lois sont des points de référence, impartiales, identiques pour tous. Les piliers de la justice.

Néanmoins, malgré ses piliers, la justice de nos jours apparaît instable, peu convaincante. Elle donne l’impression de ne pas  bien contrôler ses sujets et parfois même, de ne pas les comprendre.

La justice punit ceux qui s’y dérobent. Jadis, la punition des « criminels » était – quels que soient les faits commis- une mort lente et douloureuse, la torture, le théâtre public de l’humiliation la plus barbare. Au fil des années, ces pratiques ont évolué vers un nouveau concept : la prison.

 

Prison :

 

Etablissement fermé aménagé pour recevoir des condamnés à une peine privative de liberté ou des prévenus en instance de jugement.[8]

 

Ce concept, existant pourtant depuis toujours, a subi de nombreux changements.

 

Il s’applique à tous types d’organisations sociales. Cependant son rôle n’a pas toujours été celui que l’on connaît aujourd’hui, c’est-à-dire de redresser, de corriger, de réhabiliter le détenu à la vie sociale.

 

A l’antiquité, la notion de prison se retrouve chez les Hébreux qui aménageaient des citernes desséchées. Ces prisons étaient peu utilisées vu l’usage fréquent de la peine de mort. Les Egyptiens avaient, quant à eux, les pyramides où les criminels étaient ensevelis vivants… Leur tombeau. Chez les Grecs, on trouve déjà des prisons plus « civilisées » comme celle dans laquelle fut enfermé Socrate.

 

Au moyen-âge, les prisons ne servaient, en quelque sorte, que de salles d’attente et d’entassement avant la torture ou la mise à mort. Elles étaient propriétés des Seigneurs. Sales, étroites, peu favorables à un amendement. C’est ainsi que l’on enchaînait les prisonniers, les y laissant parfois mourir de faim. Les cadavres, n’étant pas toujours évacués, prenaient alors part à l’ambiance carcérale.

 

Un des buts premiers de la prison était d’impressionner la population, de lui faire peur afin de la dissuader de tout comportement qui pouvait nuire au pouvoir.

 

Toutefois, à travers l’Eglise, on vit à cette époque l’introduction de la notion de modération, de pitié et de réhabilitation, en créant dans son droit pénal des peines dites médicinales. Ces peines seront amendées par l’isolement, le travail et l’instruction religieuse.

Les prisons ecclésiastiques furent les premières prisons cellulaires. La prison prendra alors de nouvelles formes architecturales, adoptera de nouveaux modes de fonctionnement. Fin du 18ème siècle, une influence plus laïque s’établit, cherchant à réformer le droit et la justice et ce par le biais des philosophes des lumières (Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot…) mais également par les travaux de professionnels ( le juriste italien C. Beccaria dénoncera la peine de mort et les châtiments corporels, l’Anglais J. Howard préconisait pour les prisons, hôpitaux et maisons de force, le travail, l’éducation religieuse et une plus grande hygiène…). Ces réformateurs feront de la liberté la valeur suprême. Ainsi pour punir, on retirera à l’homme la chose qui est la plus chère à ses yeux : LA LIBERTE. La punition ne sera plus basée exclusivement sur le corps mais sur l’âme.

C’est ainsi qu’à partir de 1791, la prison deviendra, non sans difficulté, la peine juridique par excellence.

 

Après les hôpitaux conçus comme des « machines à guérir », voilà donc l’espace carcéral conçu comme machine à garder, à punir, à surveiller et à isoler.

 

Au 20ème siècle, le régime cellulaire individuel strict prendra fin.

 

A partir de 1920, viendra avec le ministre Emile Vandervelde, une série de réformes reposant sur le principe de classification des individus         ( Selon les antécédents, par âge, sexe, état mental ou physique) dans des établissements, sous des régimes leur correspondant. Cette spécialisation des établissements pénitentiaires dans le traitement des condamnés vise à fournir aux détenus ce qui leur a souvent manqué dans la vie libre, c’est à dire la connaissance d’un métier, le respect social.

 

Cette nouvelle vision de l’enfermement a entraîné l’abandon progressif de l’isolement cellulaire durant la journée, et a conduit à développer un système d’activités en commun pour le travail, la formation professionnelle et la culture physique.

 

Cependant, sa situation dans les villes, ainsi que le principe même de prison, subit bon nombre de critiques. L’enferment cellulaire est même dénoncé en raison de son incompatibilité avec la réinsertion. C’est ainsi que l’on vit se développer des peines alternatives à l’encellulement (semi-liberté, congé pénitencier, le bracelet électronique.). Des peines aussi permettant au détenu d’exercer un métier extra-muros tout en continuant à être soumis à l’enfermement nocturne.

 

Cependant, plus récemment,  la médiatisation de certaines affaires, telles que l’affaire Dutroux, a contribué à un retour en arrière de ces avancements. La peur soudaine et croissante de l’opinion publique a influencé négativement les mesures plus clémentes ; comme si beaucoup de  détenus avaient soudain été enfermés sous la même étiquette que Dutroux en personne…

 

Revenons-en à l’application de la justice. On en arrive à se demander si, à travers les différentes mutations (souvent dictées par des faits graves) qu’elle tente de mettre en place, elle n’essaye pas de se décharger de certaines responsabilités en satisfaisant la volonté de la société et ce souvent au détriment des détenus.

 

La justice dit agir pour punir, protéger la société, réinsérer le détenu.

 

Un peu comme au Moyen-Age, la justice utilise la crainte du châtiment afin de tenter d’empêcher les délits. Chacun est conscient que pour un délit commis, une certaine peine est définie. Et pourtant, malgré ce régime d’intimidation assez radical (si tu commets un délit, tu seras puni), on dénombre une augmentation constante des condamnations.

 

A l’image de la prison, qui se veut plus humaniste afin de mieux aider ses détenus à se réinsérer, l’application de la justice ne devrait-elle pas adopter cette méthode en matière de prévention aux délits, afin que l’ensemble de son fonctionnement soit cohérent ?

 

La justice use de l’emprisonnement afin de « neutraliser » et donc d’empêcher toute récidive dudit délinquant. De cette manière, elle protège et par la même occasion, rassure temporairement la société.

La période d’emprisonnement sera mise à profit pour empêcher le détenu de récidiver lors de sa sortie de prison. Et ce, en lui apportant les meilleurs outils possible afin de le réadapter à la société.

La prison aura donc un double rôle protecteur envers la société.

Cependant, la réinsertion est le point le plus négligé, le moins appliqué et pourtant le plus important.

 

P. Mary, professeur criminologue à l’ULB dit des droits des détenus : « Les détenus n’ont pas de droits, ils bénéficient seulement de faveurs ».

Alors comment peut-on espérer qu’un détenu, une fois libéré, se conduira selon la norme quand il a été dans une situation de non-droit pendant des années ?

 

2.

Le milieu carcéral.

 

La Belgique possède 33 établissements pénitentiaires. La prison où j’ai fait mon stage, est un établissement fermé. Cette prison a été conçue sur base des modèles américains et allemands. La population constituée, au départ, exclusivement d’hommes en détention préventive a évolué aujourd’hui.

 

La prison est constituée de :

La maison d’arrêt

La maison pour peines.

Le secteur de la semi-détention.

Le quartier des femmes.

 

Vu la surpopulation, essentiellement en maison d’arrêt, les cellules mono sont parfois utilisées comme duo, de même qu’il arrive qu’un détenu condamné commence sa peine à la maison d’arrêt faute de place en maison de peine.

 

Au niveau de l’infrastructure, la prison s’étend sur 12 hectares. Le bâtiment est de forme hexagonale, gris, entouré de grilles, de hauts murs et de tourelles de surveillance. D’apparence aussi austère que les films l’inspirent à notre imagination. L’intérieur est délabré par endroits. Les murs sont par espace illustrés de dessins ou repeint. Illusion durant le temps d’un rêve. Les cours extérieures, dites « préaux », sont polluées de déchets en tous genres et habitées par endroit par des rats qui ne sortent que le soir… comme les vampires.

 

      En maison de peines et chez les femmes le régime reste relativement strict. C’est principalement dans ces deux maisons que les éducateurs travaillent pour y amener des possibilités d’activités ou autres espaces de rencontre.

 

       Les valeurs sous-tendues par les différentes fonctions de la prison induisent une ambivalence qui amène à se positionner en fonction de leurs propres valeurs, croyances et opinions. Les deux grandes tendances étant d’une part, sociale et éducative et d’autre part, sécuritaire. La difficulté étant de trouver un certain équilibre entre les deux. Ces dernières années, la politique pénitentiaire s’oriente clairement vers une humanisation plus affirmée (avec entre autre la venue d’intervenants extérieurs comme les éducateurs). Certains agents le vivent très mal et tentent de se mettre en retrait de cette ouverture.

 

En prison, le détenu est dépouillé de ses habits, de ses objets, de son cadre de vie. Il est plongé dans un milieu « insécure » où on lui impose d’occuper une place « inférieure ». Il ne peut plus dire ce qu’il veut, il ne peut plus faire ni aller où il veut. Il doit s’adresser aux agents et aux directeurs avec « protocole » et respect ( il doit dire « Monsieur » ou « chef »…). Il doit demander la permission pour tout. Attendre sans bouger. Se taire, ne pas claquer les portes. Demander une autorisation pour faire l’amour. Ne plus être mais s’aligner. Ne plus se révolter mais se taire…

 

Dès son arrivée dans l’institution, l’individu est violé dans son moi intime. Il est fouillé, nu, on couche sur le papier l’inventaire de ses comportements sociaux, de ses faits. Ce dossier peut être lu par la plupart des membres du personnel. Ensuite, le détenu est placé dans les mains de psychologues, d’assistants sociaux, d’agents, d’éducateurs. Son sort est entre les mains de personnes qu’il ne connaît même pas.

 

Autre fait : le détenu est placé dans un espace restreint, et forcé de cohabiter avec des personnes qui heurtent peut-être son champ de valeurs et ses croyances. « Le mélange des groupes d’âge, des ethnies ou des races pratiqué dans les prisons ou dans les hôpitaux psychiatriques peut en outre donner au reclus l’impression d’être contaminé par le contact de co-détenus indésirables.(…) La vie en communauté rend inévitables les contacts et la promiscuité entre reclus… [9]»

 

Sans compter que le détenu est éloigné de sa famille et que tous deux en souffrent. La plupart des visites sont « publiques », d’autres couples sont présents dans la salle qui est filmée et surveillée par les agents en uniforme.

Lors de mon stage, j’ai observé au quotidien, une souffrance psychologique parfois ingérable pour le détenu, mais aussi pour sa famille. Plus de 15 000 enfants sont séparés de leurs parents. Les familles sont sujettes à un fort sentiment de culpabilité. De plus, elles sont victimes des a priori et des méchancetés de la société à leur égard.

 

La prison, telle que je l’ai rencontrée sur mon lieu de stage, n’est pas, à mon sens, une solution.  Mais qui s’en soucie ? Dans le monde politique, le courant actuel se veut convaincu de la nécessité de donner la priorité aux mesures alternatives à l’emprisonnement, mais dans le même temps, il renforce la place occupée par la prison : nouveaux établissements, limitation des libérations conditionnelles…

 

Ce décalage entre le discours et la pratique est encore une preuve de l’instabilité du pouvoir. Et c’est cette instabilité qui rend, entre autre, ambigu, le rôle, la place de l’éducateur en prison.

Mon rôle a été d’accompagner le quotidien carcéral des habitants de ce monde dans le monde, de cette micro société, à travers divers outils et attitudes. Néanmoins, il n’est pas encore dans les mœurs (ni de la société externe à la prison, ni de la micro société carcérale) de concevoir que des éducateurs puissent organiser des concerts ou des tournois de belote pour des criminels… Pourtant des hommes avant tout.

 

 

3.

Certaines attentes institutionnelles à l’égard des éducateurs …

 

Hormis la demande générale de l’Etat, l’institution a justifié leur présence par « il faut quelqu’un pour assurer le bon déroulement des séances de musculation ». Leur rôle est donc de faire « rustine », de combler un manque d’effectif. Pourtant les agents et les éducateurs ne sont pas censés « se remplacer » puisqu’ils n’ont pas du tout la même fonction. Ensuite, les agents ont craint, et certains le craignent toujours, que l’Etat ait engagé des éducateurs pour les remplacer, ils se sont donc sentis menacés. Cela n’a donc pas créé un climat d’accueil chaleureux pour la venue d’une nouvelle équipe.  De plus, cette situation d’équipe ne peut qu’être influencée par le climat général de l’institution : les personnes ne travaillent pas ensemble mais chacun de son côté. Il n’y a pas de projet pédagogique commun, ni de coordinateur.

 

Les maladies et infections sexuellement transmissibles sont extrêmement présentes dans le milieu carcéral. En effet, près de 75 % des détenu(e)s sont porteurs d’une hépatite virale.

En raison de ces chiffres alarmants, des mesures d’information ont été prises au niveau des agents et les éducateurs ont décidé d’en prendre au niveau des détenus. En collaboration avec une association de formation, l’équipe des éducateurs organisent depuis un an des réunions informatives et préventives.

 

 

4.

Un quotidien …

 

Les bases de l’ouverture.

 

Quand j’arrive le matin, je prends le temps de dire bonjour à tout le monde. Je franchis les nombreuses grilles et arpente les longs couloirs avec le sourire. Je m’attarde bien souvent dans certains centres pour prendre la température et des nouvelles. Dans cette prison, celui qui désire ne parler à personne peut y parvenir car le mode bureaucratique des notes de services y est à son apogée. De plus, les grilles sont munies de sonnettes et les agents sont tenus à leur poste (place stratégique de surveillance), il dépend donc de la volonté de chacun de faire ou non un détour pour faire la bise ou serrer la main des travailleurs, de dire merci quand ils nous ouvrent les portes ou de demander oralement les nouvelles du jour plutôt que de les lire sur des notes. J’aurais envie de dire « redevenir humain les uns pour les autres ».

Les « nouvelles » sont d’ordres divers : « Comment vas-tu Michel ? » ;« Y a-t-il eu un incident, une mesure disciplinaire ? » ; « Comment vont tes enfants ? » ; « Qu’y a-t-il au menu ce midi ? » ; « Est-ce que monsieur Trafi va mieux ? » ; « Y a-t-il eu des changements de cellule, des libérations, des nouvelles mesures sur les niveaux ? » ; « Y aura-t-il grève demain ? » etc. 

Prendre des nouvelles induit plusieurs choses : tout d’abord cela permet d’organiser sa journée en fonction des changements quotidiens, de planifier, (bien que le fonctionnement de l’institution ne favorise pas les projections à long terme) et surtout d’amorcer le passage de l’information (base de la communication). Cela constitue surtout un outil essentiel d’entrée en relation : la politesse, l’échange, l’intérêt de « l’être » de chacun, une base vers une cohésion ; cela génère un sentiment d’appartenance à un même groupe et par cela, je manifeste mon envie d’aller vers l’autre et de me positionner en tant que personne disponible.

Marcher et m’arrêter dans les couloirs de cette prison occupe la plus grande partie de mon temps, cela constitue mon travail car les couloirs et allées représentent le lieu essentiel de rencontres et d’échanges (les détenus vont et viennent pour se rendre à divers endroits : la polyclinique, le travail, les « parloirs avocat », les visites, les douches, les entretiens…) et les agents y opèrent. En temps que stagiaire féminine, il m’est interdit d’aller seule dans la cellule d’un détenu masculin. Je m’y rends cependant occasionnellement ou sur demande explicite du détenu, avec un autre éducateur, sinon j’organise un entretien dans notre bureau. Le quartier des femmes, très retiré par rapport aux autres, m’accueille différemment : « j’ai accès à tout, toute seule ». Ces mesures confirment donc le caractère essentiel des couloirs.

 

Journal de bord : le 20/02/2004

 

Aujourd’hui, j’ai appris ce que signifiait la « lantinite aiguë » d’après le dictionnaire implicite de la prison, il s’agit d’une maladie guettant les agents et les détenus, ayant comme symptômes une prise de poids et une oisiveté excessive, en bref, l’envie croissante d’en faire le moins possible.

Pascaline s’est encore coupée, au cou cette fois, il s’en est fallu de peu, on n’a pas pu la voir car elle est en cellule nue c’est-à-dire dans une cellule ne comportant qu’un lit et une toilette, isolée quoi…. C’est encore un paradoxe à mon sens : quelqu’un qui tente de mettre fin à ses jours est puni pour son acte au lieu d’être encadré et aidé dans sa détresse, dans sa maladie.

En me baladant au quartier des femmes, j’ai croisé Josepha, elle m’a tenue pendant deux heures dans le couloir et m’a raconté toute son histoire, les meurtres, le procès.  Pour elle, elle est innocente. Elle est désespérée car le juge parle de l’interner. Il la suspecte d’être schizophrène.  Elle m’a parlé de sa sœur «  qui veut lui voler ses gosses » et de ses difficultés à collaborer avec le S.P.J..  Je lui ai proposé de demander une évaluation de la procédure de visite avec la dame de l’aide aux familles.  De cette façon, elle pourra lui exprimer son mécontentement.  J’ai fait de mon mieux pour recadrer les compétences de l’équipe éducative : nous n’avons aucune influence sur les procès et autres affaires de garde.  Nous pouvons simplement être les messagers et faire lien avec ces instances.  Cela a été difficile pour moi de lui dire : « je ne peux rien pour toi ».

 

Petit voyage au quartier des femmes …

 

Il est un peu plus de 14h. C’est le changement de pause des agents. Je m’assieds dans le centre avec les trois femmes agents en attendant la fin du mouvement. L’une d’entre elles fume des vacances longues et l’autre fume une gauloise sans filtre très odorante. Elles discutent de leur relation avec leurs « hommes ». Elles sont avachies sur leur chaise de bureau, tournant de gauche à droite. A côté du centre, les deux détenues « servantes d’aile » (cette dénomination désigne les dames faisant le ménage dans le couloir) nettoient le palier de la cuisinette. Madame Marianne, l’agent, appelle Véronique, la détenue : « Eh Véro, je vois que tu regardes ta collège travailler, viens un peu raconter comment tu fais toi avec les hommes ! ». Véro est grande, très maigre, trop maigre, ses joues sont creusées. Elle porte un jeans et un vieux tricot sur le dos. Elle s’approche de nous et la rondeur noire de ses pupilles ainsi que le peu d’équilibre de sa démarche me laissent deviner que LA substance coule sûrement dans son sang. Elle me regarde un peu gênée en souriant puis, détourne vite son regard. « Quoi, les hommes, mais j’en faisais ce que je voulais. » dit-elle. En prison, on parle au passé, parce que la vie, c’est loin, on s’en rappelle, on la raconte, mais elle est loin derrière… ou loin devant. Véro parle fort, les agents rient fort, moi je ne ris pas. Ou si, je souris comme pour signaler « aux chemises bleues » que je comprends leurs rires. Je peux accéder à leur univers. Mais vers Véro, non, je ne ris pas. J’aurais plutôt envie de pleurer. Elle raconte les détails, les « demandes spéciales » de ses clients, ceux qui payaient bien, ceux qui entraient en elle comme dans un bus. Transport des plaisirs. Chers les plaisirs. Pour dix mille, elle disait oui, pour moins, elle disait non. Fallait pas croire, on lui faisait pas à elle. Et, à chaque détail, un éclat de rire « Quoi il voulait uriner sur toi… Ah ah ah… ». Un rire à sens unique, bruyant, couvrant les soupirs. Pat, l’autre détenue « servante » se mêle alors à la conversation. Elle aussi elle peut faire rire. Elle aussi se prostituait. « Et vous voulez que je vous raconte ce qu’on me demandait à moi ? ». Mais c’est Véro qui parle le plus fort. Moi je ne dis toujours rien. Pat me regarde, déconcertée, elle aussi à l’air bien plus vielle que ses 28 ans. Elle sourit des propos de Véro. Oui, quand on la regarde, elle sourit Pat. Elle est pâle. Un pas en avant, un pas en arrière. Ca ne marche pas, c’est Véro qui occupe toute la place à l’entrée du centre. Pat ne sourit plus du tout à présent, elle aussi pourtant elle pourrait faire rire les agents. Un blanc. Elle bondit sur l’occasion : « Moi il me demandait de mettre son sperme dans une tarte aux pommes puis de l’envoyer à sa femme ! ». Mais personne ne rit, c’est trop brut. Déçue, elle retourne la tête basse vers son balai. ELLES l’ont dit « Y a que toi qui travailles Pat, Véro, elle te regarde ». Alors, elle y retourne à son travail. Moi, je sors du centre et y laisse les agents et Véro. Pat s’apprête à allumer une cigarette roulée. Elle est dans la cuisinette accoudée à la table. Un peu de tristesse, comme une marque sur son visage tiré. Le bruit sourd des rires gras résonne moins fort. Je dis « Dis cocotte, tu veux une vraie cigarette, j’en ai une sous la main. ». Nous fumons en silence. Je dis :« Et sinon, je crois que tu as un amoureux avec qui tu corresponds ici non ? ». « Oui et ça va bien tu sais Julie. ». Retour au présent, le présent dans les grilles mais cet homme lui, il lui dit qu’il l’aime. Il ne paye pas. Parce que l’amour c’est gratuit avec lui. Nous parlons d’amour comme deux naïves qui se réjouissent d’un printemps fleuri. Sujet inépuisable. De femme à femme. Je n’attendais pas qu’elle me fasse rire. « Et tu sais Julie, dit-elle en un sourire rougissant, il dit que je suis la plus belle femme du monde… ». Nous rions toutes les deux.

 

            Cette situation m’a beaucoup questionnée. En tant qu’éducatrice et en tant que femme aussi.

 Quelle distance y a-t-il réellement entre les femmes agents et les détenues ? L’attitude générale des agents est de mettre de la distance et de vouloir marquer la différence (quand elles parlent entre agents des détenues par exemple…). Cependant, dans ce récit, elles appellent les détenues et elles ont tout à coup les mêmes préoccupations de femmes. Pourtant la barrière entre moquerie et complicité est infime…

 

            L’amour, l’affectivité restent des thèmes inépuisables dans notre vie d’être humain. Ils nous touchent tous, même si nous les vivons différemment. En prison ce type de relation est comme mise entre parenthèses. Les relations amoureuses sont, en quelque sorte, elles aussi mises derrière les barreaux… Entre parenthèses, sur pause. Comme la vie. Durant tout mon stage, j’ai tenu à montrer mon intérêt et à discuter régulièrement de ces sujets inépuisables, aussi bien avec les femmes qu’avec les hommes car je trouvais  important de ne pas laisser cette part de nous-mêmes tomber dans l’oubli. Le dialogue a été, pour moi, une façon, un outil pour garder cet aspect de la vie à la surface de la prison.  La vie sociale s’arrête en effet en prion, mais l’amour et l’affect ne doivent pas s’éteindre pour la cause, au risque d’en oublier qu’on aime et qu’on peut l’être malgré l’incarcération. Ca, c’est une liberté qui, à mon sens, ne s’enferme pas.

 

La salle de musculation …

 

Les séances de musculation représentent une des activités « fixes » des éducateurs. En effet, quatre jours par semaine (pas le mercredi et le week-end, car il y a les visites), il y a deux séances le matin et deux à trois séances le soir. Les éducateurs font une « tournante » entre eux bien que quelques habitudes soient de mise. En fonction de mon horaire, j’accompagnais un éducateur à deux séances par jour. Les hommes s’y inscrivent par « fiche-message ». Il ne peut y avoir plus de quinze hommes par séance, les autres sont sur une liste d’attente. J’ai demandé un jour à l’équipe pourquoi nous ne faisions pas plutôt une tournante pour les détenus (certains attendent des mois avant d’avoir une place) mais ils m’ont répondu que c’était « trop compliqué ». En effet, c’est une organisation de longue haleine, le manque d’éducateurs fait encore une fois un barrage. De plus, le principe, la règle est la suivante : après trois absences non justifiées, le détenu est rayé de la liste. De cette façon, il prend conscience de la file d’attente après lui et s’engage, conscient des risques de ses refus.

 

La salle de sport est la seule activité entièrement supervisée par les éducateurs. Aucun agent n’y est présent pour surveiller, seules des caméras nous observent afin d’intervenir en cas d’incidents ou de bagarres. Sur les cinq mois que j’y ai passé, il n’y a jamais eu d’incident.

Pour s’y rendre, les détenus sont appelés dans leur cellule par les agents qui ont notre liste d’inscrits. Ils descendent par les escaliers, en bas desquels nous les attendons ou, pour les musculations du soir (réservées aux détenus travailleurs, dits « de confiance »), nous rejoignent directement dans la salle.

La salle est très bien fournie en matériel. Elle est agencée à l’image des salles de sport de « dehors ». On y trouve miroirs, haltères, vélos, bancs divers… C’est une pièce lumineuse et très soignée (les sacs de boxe et appareils sont désinfectés toutes les semaines, le parquet nettoyé…). C’est à mon sens un des seuls endroits « sain », en bon état et accueillant de toute la prison. Accueillant…

 

Les détenus qui s’y rendent ont chacun des objectifs différents : certains y viennent pour se muscler, pour entretenir leur corps, d’autres simplement pour changer d’air ou pour nous rencontrer.

Grâce au sport, ils peuvent évacuer l’énergie « négative » et quelque part aussi la violence contenue et accumulée. Ils développent ainsi le « mythe » du corps. Ce corps qu’ils musclent, qu’ils développent, qu’ils entretiennent, objet de leur attention. Faire du sport c’est entreprendre une action voulue qui a des répercussions recherchées (« être plus musclé en sortant qu’en entrant », c’est un objectif). Ils se focalisent ainsi sur quelque chose de concret, ils ont un but avec une finalité, une motivation et quelque part, une fierté.

 

La salle de sport offre aussi un autre contexte, un autre cadre. Comme je l’ai dit, il n’y a pas d’agents.  Ils ont aussi l’opportunité de s’y vêtir d’une tenue sportive, « civile ». C’est un contexte qui induit la « normalité ». Grâce à cela, le détenu a l’occasion d’affirmer son ralliement à un groupe (« les sportifs »). A la différence de la tenue grise, réglementaire, la tenue de sport permet à la personne de faire un choix, comme il le ferait à l’extérieur de la prison. Cette tenue, en quelque sorte, les inclut à nouveau dans la trame de la société. 

 

En jouant au ping-pong avec eux, la table de jeu offre, elle aussi, la place à un autre rapport, un autre contexte pour la relation. Il y a une raison « établie » dans le face à face. Le but n’est pas la compétition (car ils savent que je ne sais pas jouer, c’est donc eux qui me donnent à leur tour leur patience, leurs encouragements et conseils), c’est un prétexte, un pont vers l’autre, une ouverture dans le dialogue. Nous parlons sérieusement « sans en avoir l’air », nous rigolons aussi. Ce ne sont plus que des détenus, ce sont des sportifs, des entraîneurs, des personnes qui s’offrent une liberté d’action dans la prison. Personnellement, je n’aime pas ces sports, mais je n’aurais pas pu rester une semaine sans aller à la salle. Les rencontres y ont été tellement riches et porteuses dans ma relation avec les détenus... 

 

La salle de sport, et ce qui s’y fait, est une façon de laisser la place au vide, c’est un lieu autre. Un des seuls lieux en prison où les détenus  ne sont pas tenus à des règles cadrant et dictant leurs faits et gestes. Les règles sont là malgré tout, mais il s’agit de règles de savoir vivre en groupe, de respect du matériel… La communication est possible. Si la personne ne veut rien faire, elle le peut.

 

Pour des raisons dites « de préservation de tentations », il m’a été conseillé par l’équipe et le personnel de surveillance de ne pas faire du sport afin de ne pas offrir aux yeux des détenus le spectacle d’une jeune femme en action, dans des positions « équivoques ». J’ai respecté ce conseil car je suis consciente des effets que ma présence occasionne chez ces hommes. Ils ne sont que très rarement en contact avec une femme et beaucoup m’ont confié que ma présence les « tentait » et que l’attirance sexuelle était inévitable. Cette attirance envers toute femme en prison les frustre. Ils sont en manque de relations sexuelles, en manque d’amour et de tendresse. Par respect pour eux et pour moi, j’ai donc évité de faire du sport (sauf du vélo et du ping-pong). Il en demeure néanmoins ma conviction : les écarter de la fréquentation des femmes et du contact avec elles n’est pas une chose que je considère comme éducative, bénéfique. Le monde est bipolaire : il y a des femmes et des hommes, c’est une réalité. Il faut savoir vivre avec cette réalité là et s’y confronter sinon on s’en éloigne. Et de retour à la vie en société, comment réapprendront-ils à vivre avec les femmes ?

 

Il est 8h15, après avoir salué les agents du RSU, je leur demande quel bloc va en musculation ce matin. « C’est le bloc R, ce matin, Julie : jour impair. ». Je me dirige donc vers la rotonde[10] du bloc R pour y accueillir les « musclés ». Ils sont dix ce matin. Je leur serre la main à tous. Nous franchissons les quatre grilles et couloirs afin d’arriver devant la dernière grille qui conduit à l’arrivée. Pour ouvrir cette dernière, il me faut appeler à l’interphone, c’est un agent du bloc U (situé en face de la salle) qui me répond, je le salue et il nous ouvre… Certains hommes s’installent directement et commencent leurs exercices. Le temps est précieux, une heure et demi hors de sa cellule, ça passe si vite… Comme j’en ai pris l’habitude, je me dirige vers chacun d’eux afin de prendre de leurs nouvelles ou de prendre contact avec les « nouveaux ».

 

Olivier m’appelle : « Je peux avoir un essuie s’il te plait Julie ? ». Je le lui tends et nous discutons. Au fil de la discussion, il en vient à me parler de son « affaire » : « Tu sais Julie c’est injuste que je sois ici. J’ai pris cinq ans pour tentative d’atteinte à la vie d’une personne, un gros con plutôt. Cinq ans sans jamais l’avoir touché. Juste une baffe. Et c’est lui qui à ce moment sort son flingue. Ben oui, il était sorteur dans une discothèque. Il draguait ma copine… ». Olivier et moi avons beaucoup parlé ce jour là et les autres aussi d’ailleurs. A chaque séance, nous reparlions de son affaire allant de l’incident au procès. Il faisait du sport et moi je l’écoutais. A chaque rencontre, il ajoutait un détail, puis un autre, moi je me contentais de lui renvoyer par moment « Et comment ça se fait ? Qu’en penses-tu ? ». A la fin, son histoire n’avait plus rien avoir avec ses dires de notre première discussion. Il m’avait raconté et s’était raconté un passage de sa vie qu’il arrivait aujourd’hui à nommer et à reconnaître.

 

            Le bref passage que je viens de relater constitue le quotidien de ce que j’ai vécu à la salle de sport. Ce lieu où il n’y a pas d’agents pour surveiller, où la grille est masquée par une porte, où l’on s’habille « sport », où l’on se dépense, où l’on discute… Ce lieu qui permet la rencontre. Je ne faisais qu’en faire le tour pour aller vers les autres, pour montrer mon intérêt à leur égard. C’est dans ce lieu que j’ai reçu le plus de confidences, où nous avons échangé le plus librement. Car moi aussi j’ai parlé. Je me suis préservée et j’ai préservé ma vie privée mais j’ai donné, moi aussi, une part de ce que je suis. Sans quoi ce n’est plus un échange. Par moment je me suis dit que cet échange de mots, de récits apportait une autre dimension à ma relation avec les détenus. La barrière professionnelle a toujours été[11] là mais par moment, je riais avec eux comme j’aurais pu le faire avec des amis. Je crois que c’est quelque part impossible de ne pas « basculer ». Même si l’objectif est de garder une position de distance, trop de distance, c’est pas bien non plus à mon sens… La notion de limite doit être respectée mais nous sommes des êtres humains qui travaillons avec d’autres êtres humains. Nous entrons en relation, cette relation est de type professionnel, c’est là ce que j’identifie comme le « contenant » de cette relation, mais le « contenu » est, à mon sens, inévitablement ponctué de notre caractère humain qui implique des émotions et de l’attachement. En tant qu’éducatrice, j’ai pris conscience de cela et c’est cette prise de conscience de mes actes et de leurs effets qui me permet de faire la part des choses et de préserver l’autre, d’être claire. Comme le dit si justement Goethe :  « La clarté, c’est une juste répartition d’ombres et de lumière ».

 

 

5.

Recueil de textes, recueils de vie

 

La naissance

 

Ces hommes et femmes ont commis des actes parfois cruels et irréversibles.  Ils sont punis pour ces actes.  J’essaye ici de rendre à ces hommes ce que nous avons trop vite tendance à leur ôter : leur qualité de personne, d’égal, avec une histoire et un vécu qu’il nous faut comprendre pour traiter plus adéquatement le fléau de la criminalité. Certaines de ces personnes présentent de graves troubles psychiatriques et ne sont pas à leur place ou du moins pas aidées de façon adaptée.  La structure de la prison en général n’a pas encore les moyens de réaliser un travail social et psychologique envers ces personnes qui une fois sorties, récidivent[12] car nous ne les avons pas aidées à approcher une autre réalité.  La prison mérite une prise de conscience de la part de l’ensemble de la société car sans cela, ces personnes demeureront en stand by une fois de plus.  Dès leur sortie, car elles sortent, ces personnes restent en marge, retombent dans le même milieu.  Quand je parle de prise de conscience, cela concerne également les pouvoirs publics car tant que l’opinion globale n’aura pas évolué, aucun politicien ne se risquera à investir des fonds dans « la poubelle de la société ».  A moins que cette société elle-même ne réclame le droit d’offrir à ces personnes en souffrance un cadre adapté et aidant.  Ne fusse que pour se protéger elle-même….

 

Le fait de me questionner sur mes à priori de départ en lien avec la mauvaise information que la société nous renvoie, a éveillé mon désir de faire mieux connaître ce milieu.  Les détenus étant soucieux et touchés par cette image tronquée émanant de l’opinion publique, ils se sont engagés avec moi dans un projet qui leur donnerait la parole.  Un projet soucieux de dégager des visions réalistes de la vie en milieu carcéral.  De plus, mon entourage aussi bien scolaire que personnel, me demandait de partager avec eux mon expérience et ma vision de cette vie en prison.

Néanmoins, ma vision m’est propre et n’est donc pas un reflet minime de toutes les réalités quotidiennes qui cohabitent dans ce vaste milieu.

Pour ce faire, j’ai voulu réunir un panel de visions, de vécus, de ressentis, du « comment vit-on en prison en tant qu’individu ? » afin d’informer et d’offrir des visions diverses à ceux qui ne connaissent pas ce milieu et n’ont pas accès aux réalités du quotidien carcéral.  Comment moi, en tant que détenu, agent, directeur, éducateur (…) je vis au quotidien en prison, comment je trouve ma place, comment j’existe, comment je cohabite avec mes collègues, voisins, qui suis-je dans cette société carcérale ? …

Cela rejoint le deuxième but de ce projet : s’exprimer par le biais d’écrits et de textes, rendre à chacun la reconnaissance de son histoire, dire « au dehors » ce qui se vit «  au dedans ».

 

Il s’imbrique néanmoins harmonieusement dans le « projet pédagogique implicite » de l’équipe : permettre aux détenus de mieux se vivre à travers divers outils et biais pédagogiques ou autres.  Grâce à leur volonté de s’inscrire dans cette démarche d’écriture, les détenus ont affirmé une position, ils ont pris part à un projet dont ils ont accepté les règles et engagements, il se sont exprimés en terme de « je », de sujet, entrant volontairement dans un processus de partage et de regard sur soi-même…

 

La réalisation à travers une rencontre

           

            Il rit. J’ai eu souvent l’occasion de discuter avec Léon. Nous parlions beaucoup de sa femme (son texte sera d’ailleurs imprégné de ce thème), de sa vie de braqueur aussi. Cette vie, nous arrivions ensemble à l’ironiser, c’est l’ironie qui constitua un outil important dans le travail que nous avons fait ensemble. Léon n’arrivait à considérer sa vie de braqueur comme terminée. Il m’en parlait toujours au présent et au futur parfois... Quand je lui ai fait remarquer cela, il me sembla en prendre conscience et me demanda s’il pouvait continuer à me raconter ses braquages. Peut-être qu’en les contant comme des faits passés ; cette réalité se concrétiserait-elle dans son esprit ?…

 

Une relation de confiance s’est installée entre nous. Ce petit bonhomme de 50 ans avec ses quelques cheveux grisonnant me regarde à présent en silence. Il ne ressemble en rien au portrait que l’on a trop vite tendance à associer aux détenus. Son regard est doux, ses mots sont sincères, son visage s’illumine quand il me parle de sa famille.

 

Après quelques instants de réflexion, il inspire très fort une bouffée de l’air enfumé de la pièce, puis commence son récit. Il me parle de sa vision du milieu et de ses craintes de perdre sa relation avec sa femme à cause de l’éloignement dû à sa détention. Mon bic court sur le papier. Je marque certaines haltes dans son récit pour lui « redire » ses mots et nous cherchons ensemble ce ton juste. Sa musique. C’est si dur de replonger dans son passé comme de se questionner sur le présent . C’est en cela que réside, à mon sens, la magie de l’écriture et l’importance de ce média dans le métier de l’éducateur. Les mots sont face à nous comme des images à l’encre noire. Quand c’est de nous que parlent ces phrases, c’est un peu comme une photo que l’on ressort d’un tiroir, les bords ont beau être usés, on se reconnaît quand même, de la même façon que l’on se retrouve dans une métaphore. Ce qu’elle évoque nous plonge au cœur de nous-mêmes. Un face à face avec le film de nos moments vécus ou encore l’image de nos pensées. Il s’agit là de ma propre vision de l’écriture…

 

Après une heure et demie, son texte est achevé. Léon a souri, il s’est tu, il a froncé les sourcils, il a respiré fort et doucement aussi. Il m’a parlé de ses « clairs–obscurs ». De lui. J’ai parlé aussi de moi…. Je termine ma tasse de café .

 

 

6.

« être » éducateur … sens et actions ?

 

Au sens large, le travail de l’éducateur est, entre autre, de se préoccuper de la cohésion sociale[13] et d’intervenir sur l’axe exclusion/ participation à la vie en société (mais en prison, par définition, les détenus sont coupés de la société (ou en tout cas liés différemment à elle), il s’agit donc de participer à la vie interne, sociale de l’institution (la micro société carcérale) et, en tant qu’éducateur, de faire lien avec la société globale. Notre boulot est aussi de rappeler aux individus que ces personnes font encore partie de la société et de réfléchir, d’interroger cette société sur la place accordée aux personnes… L’action est donc aussi politique. Le monde carcéral, aussi confiné soit-il, existe et fait partie des réalités sociales dont il faut se préoccuper.

 

Le travail éducatif est–il réparateur ? Impossible, je crois. En prison, les détenus sont mis dans une situation d’enfermement. Le travail éducatif n’est pas de changer ce jugement mais de faire avec les moyens disponibles. En faisant abstraction de la réalité (le jugement, la loi, la faute), le travail éducatif perd tout son sens. Il n’est pas réparateur car nous ne cherchons pas à reconstruire une histoire mais à réunir des moyens et à susciter une conscientisation de la continuité : « En prison tu peux faire quoi ? En sortant, tu peux faire quoi ? ». Ces personnes sont jugées, leurs actes sont passés. Nous ne changeons pas le passé mais nous pouvons aider à construire un présent et un avenir.

 

En prison, nous sommes tributaires des politiques sociales, du règlement d’ordre intérieur, de la politique de la maison… Dans quel cadre sommes-nous alors partenaires actifs et non passifs de cette politique ? Je crois qu’il faut faire un travail de compromis entre nos valeurs et les valeurs de l’institution. En prison, j’apprends, au quotidien, le sens de chaque chose. Il est essentiel également d’apprivoiser l’art du travail de proximité entre l’éducatif, le sécuritaire et le répressif (lui-même induit par l’aspect sécurité ; exemple : une émeute/bagarre entre 75 détenus, les agents ferment les portes du local en question à clef et attendent que les coups s’arrêtent pour réouvrir et faire sortir les blessés). En effet, le fait d’exercer un travail en prison demande une prise de conscience particulière du cadre institutionnel. La différence avec d’autres institutions réside dans ses objectifs et son « mandat ». Les personnes placées en milieu carcéral sont considérées comme dangereuses pour la société et la prison se donne la mission de punir ces personnes pour leurs actes. Les moyens utilisés sont l’enfermement, la privation de liberté et la soumission à des règlements stricts. La difficulté que j’ai rencontrée en tant que future éducatrice fût de confronter et d’accorder les objectifs que je me fixe dans mon métier avec les objectifs de l’institution. Il est question d’accompagner les détenus, sachant que leur désarroi et leur souffrance découlent essentiellement de cet enfermement. Il m’a donc fallu coopérer avec cette idée de « mal nécessaire ». Il est donc essentiel de prendre conscience et d’agir en fonction de la base de travail sous-tendue par l’institution et par la société. Accepter et comprendre les nécessités de l’enfermement et de la sévérité du régime pour travailler en accord avec l’institution. Sans quoi, on se heurte continuellement au système et il ne nous est pas possible d’y travailler. En ce sens, l’aspect sécuritaire et répressif constitue le cadre de travail imposé par la loi et l’institution et « l’éducatif » ne trouve sa place que si ces deux aspects sont pris en compte. C’est en cela aussi qu’être éducateur en prison engage de supporter un certain enfermement non pas seulement dans des murs mais dans une structure non négociable et résistante aux changements.

 

Le travail « éducatif » me semble être caractérisé par quatre grands axes (c’est aussi ce que j’ai lu dans les carnets de l’éducateur[14] qui m’aide dans mon questionnement…), la diversité (information hépatite, SIDA, musculation, recueil de textes,), l’intervention au quotidien (présence, écoute, soutien, re-formulation, présence…), le travail en équipe et l’inscription dans un projet et dans un temps qui n’est pas celui du « dehors ». Le facteur temps doit être pris en compte en prison car il influence considérablement le quotidien : le rythme de vie change, la durée de détention varie, les horaires internes sont fixes, l’approche de la permission de sortie est attendue, est point de repère, la procédure juridique est longue, la répétition des gestes et activités est quotidienne… Il se crée alors différentes façons de vivre et de percevoir ce temps. Le temps réel est oublié (« Ma vie s’est arrêtée en prison », « Un mois c’est rien dans une détention à perpétuité ! »…), le jour devient la nuit (Beaucoup de détenus recherchant la solitude dorment le jour et vivent la nuit. ). De même pour les agents, le temps est organisé en pauses (deux/dix, six/deux…).

En prison, la diversité est présente et rejoint l’intervention au quotidien. ( Salle de musculation, entretiens, information SIDA, tournois divers…)

 

Nous avons également l’autorisation de rendre visite à certains détenus dans leur cellule s’ils en font la demande. Cette démarche est avant tout soutenante, « Tiens, tu ne vas pas bien » ; Ou « Tu n’étais pas présent en sport… » ; « On m’a dit que tu ne travaillais plus… Si tu veux, on en parle, ça m’intéresse ». On est quelqu’un pour quelqu’un.

La reformulation est importante même en ce qui concerne les simples demandes. Si je croise un détenu dans un couloir et qu’il m’interpelle pour une demande (inscription pour une activité, demande de commande à l’extérieur, changement d’horaire...), je lui suggère de me faire une petite fiche message, de cette façon, il doit formuler clairement sa demande et « l’officialiser » (« Tiens au fait, je ne suis plus si sûr de vouloir m’inscrire…»). De cette façon, il s’engage et situe sa demande. Si un détenu me parle d’une dispute avec un surveillant ou d’une sanction qu’il ne comprend pas, je l’écoute mais essaye aussi de le questionner : « Tiens, et le surveillant qu’est-ce qu’il dit ? Et pourquoi cela te met-il en colère? ». Les pressions sont inévitables, alors il est important de les comprendre et de retracer l’histoire pour éviter que la rancœur ne s’installe.

 

Durant tout mon stage, j’ai reçu de la colère, de la rage et du dégoût en pleine figure et, si j’avais pris cette haine pour moi, si je n’avais pas pris le temps d’identifier les mécanismes de cette confrontation, je n’aurais pas tenu très longtemps. Moralement et physiquement.  Le fait de prendre de la distance par rapport aux mots et de détecter à qui ils s’adressaient réellement a été essentiel pour moi tout au long de ces cinq mois…

 

Une des difficultés majeures en prison est la communication. Une si grosse structure avec tellement d’intervenants demande d’aller toujours à la source de l’information mal comprise. Qui a dit cela, à qui, comment, qu’y a-t-il derrière cela, et dans quel but cela a-t-il été dit. Les éducateurs servent ainsi de relais dans l’information.

 

Un des rôles de l’éducateur est d’éviter que la situation du détenu n’empire en prison.  Il est là pour aider à ce que la période d’incarcération se passe pour le mieux.  En prison, les détenus doivent faire le deuil de leur liberté pour un temps.  Ils doivent faire face à divers questionnements : « Que vais-je devenir en sortant ? »…  Le détenu est déjà jugé par rapport aux faits, il est soutenu par un psychologue au sein de l’établissement pour son bien-être mental, il est suivi par une assistante sociale en ce qui concerne les démarches vers l’extérieur, l’aide aux justiciables l’oriente au niveau des formations, des logements et du CPAS, la justice réparatrice est là pour l’aider à faire un travail vis-à-vis de la partie civile…  Le rôle de l’éducateur est autre.  L’éducateur doit pouvoir être accueillant, il doit savoir mener un entretien.  Par les activités qu’il met en place, l’éducateur cherche à créer un climat positif, à rendre la détention plus viable, elles sont là aussi comme outils visant à entretenir le respect de certaines valeurs de la vie en communauté : savoir-vivre, hygiène, respect de soi et des autres, sports d’équipe, solidarité. 

L’éducateur peut aussi être une aide à la réflexion sur le vécu carcéral ou un projet de vie et ce, à la demande du détenu.

L’éducateur est continuellement en contact avec les agents.  Entretenir des relations avec eux ne peut qu’enrichir et orienter l’éducateur dans son travail et vice et versa.  J’ai tenu à prendre le temps de parler avec eux.  Ils savent s’il y a des tensions, s’il y a de nouvelles mesures, s’il y a un problème ou un accident.  Eux aussi ont besoin d’être écoutés, c’est en cela aussi que nous faisons lien, que nous contribuons au passage de l’information…

J’ai pu observer, tout au long de mon stage, une confrontation de « positions » entre les éducateurs et les agents.  La hiérarchie présente les éducateurs (agents pénitentiaires adjoints) comme de grade supérieur à celui d’agent.  Cependant, ce sont les agents les responsables de la sécurité et de l’application du règlement.  Les éducateurs sont critiqués et jugés comme «  fauteurs de troubles » car ils créent des activités pouvant engendrer des « risques » (matchs de foot, concerts, recueil de textes et journaux internes…).  Les éducateurs, pourtant en position haute dans la hiérarchie, adoptent une position basse pour obtenir des agents qu’ils coopèrent au bon déroulement des activités.  La difficulté se trouve ici au niveau des objectifs de travail de chacun allant dans des sens opposés (par exemple : faire sortir les détenus de cellule pour les socialiser : objectif d’éducateurs, laisser les détenus en cellule pour la sécurité : objectif d’agents) ; ainsi que dans la conception de l’homme/ détenu induite par la fonction : les éducateurs ont une vision qui se veut globale vis-à-vis du détenu.  Leur travail se situe au niveau de la réalisation positive de l’individu, de la mise à profit du temps de détention.  Leur vision est « humaine ».  Tandis que les agents s’attardent sur le point de vue de l’Homme qui touche directement à son travail.  C’est-à-dire le côté de l’Homme qui a enfreint la loi, qui est criminel, qui fait du trafic interne, qui demande, qui est assisté.

 

L’éducateur doit pouvoir faire face au manque de soutien et collaboration de la part des autres membres du personnel.  Il n’y a pas de projet pédagogique explicite.  Etre éducateur en prison c’est aussi savoir s’adapter aux règles, aux détenus, aux agents, aux circonstances               ( mouvements, grèves, émeutes…) .  L’éducateur planifie sa journée, seul ou en équipe, mais en fonction du rythme des autres.  En effet, tout ce monde ( assistants sociaux, agents, psychologues, directeurs,…) travaille à son rythme sans vraiment tenir compte de celui des autres et cela peut amener des troubles de communication.  D’après T. VALIN[15] :

« Le rôle de l’éducateur consiste à faire avec ce qu’il a, en s’adaptant le mieux possible avec un ensemble de contraintes matérielles et temporelles auxquelles il ne peut échapper. »

« Le rôle de l’éducateur dans une institution telle que la prison est d’accompagner le sujet à travers des démarches de changements qui se traduisent en termes de mieux-être, de mieux vivre avec les autres et soi-même ».

« Un des aspects importants du travail dans le secteur pénitentiaire est le travail d’équipe, c’est la garantie de la construction d’un savoir sur l’acte éducatif et de pouvoir permettre aux personnes détenues de s’inscrire dans un projet, des objectifs, une démarche ».

 

 

« Quelques extraits du recueil de texte » .

 

Texte de R.R., détenu.

 

L’une des premières choses qui m’ait frappé, c’est qu’en prison, il ne faut parler qu’à genoux.  Au sens figuré, bien sûr. Chose difficile à faire lorsqu’on a l’habitude de parler bien droit sur ses deux pieds.

Mais rassurez-vous, malgré cette vie forcée de cul de jatte que je dois mener, heureusement de façon momentanée, et en dépit de l’obscurantisme des lieux, je remplis quand même ma vie de lumière parce que je sais, tôt ou tard, que j’aurai une seconde naissance, meilleure et plus glorieuse que la première.

Malgré la bassesse des lieux où je croupis, c’est une des plus agréables pensées dont je m’entretienne.

Pour le reste et presque tout le temps, mon cœur se serre quand je pense aux yeux de ma famille et sur ce qu’ils éprouvent sur mon sort.  Je ne souhaite à personne d’être mari et père dans de pareilles circonstances.

Que puis-je vous dire d’autres ?

Ah oui, je suis venu ici avec toutes mes dents et jusqu’à présent il ne m’en manque pas une seule.  J’ai également apporté deux yeux et j’espère ne pas en perdre un.  Je n’ai contracté aucune maladie sérieuse mais je me ménage beaucoup.

J’ai divisé mon temps en deux parts : l’une à dormir, l’autre à ne rien faire.  Car quand bien même mon corps est occupé, mon esprit est ailleurs.

Je n’ai plus l’air d’un jeune homme à marier mais je considère, sans prétention, que, dans l’ensemble, le tout est resté encore fort honnête.  La nature a donné à mon âme un étui robuste et fort heureusement cela m’est venu à point.

Bien sûr, pour se conserver au mieux, il faudrait boucher ses pores et vivre comme un ver à soie, dans sa coque, mais cela est impossible.  Il doit sûrement y avoir un règlement quelque part qui l’interdit.

Récemment, je me suis fait un printemps, avec des poêles, le système de chauffage étant défectueux. Heureusement que cela fut rétabli car sinon il s’en serait fallu de peu que je dessèche.

Je vous aurais apporté mon squelette, vous auriez pu le disséquer si vous le vouliez.  Vous y auriez trouvé un cœur qui palpite encore et encore dans l’attente qu’on lui demande de faire son paquet pour courir vers le magnifique voyage qui le sépare de la porte extérieure menant vers la liberté avec pour seul bagage, l’enthousiasme de quitter au plus vite ces lieux sinistres, morbides et sans vie.

Veuillez excuser mon ironie, mais heureusement qu’elle existât car que la vie serait fade ici sans elle.

 

Moralité :

Sachons raison garder

Il faut parfois oser en parler

La prison ne sert à rien

Tout le monde le sait fort bien

La société préfère fermer les yeux

En croyant, à tort, que c’est ce qu’il y a de mieux

Personne n’a compris qu’enfermer des être humains

Est tout sauf leur tendre la main

Tôt ou tard, on en sort

Pour se trouver dehors

Au lieu d’hommes civilisés

Ne risque-t-on pas d’en avoir fait des bêtes enragées,

Certes, personne ne s’y trouve sans raison

Mais, ne peut-on pas punir autrement que de cette façon ?

Le malade depuis longtemps attend que l’on vienne à son chevet

Rares sont ceux qui s’y attardent de près.

Espérons que ce changera un jour

Car derrière ces tristes murs, le temps est resté figé pour toujours.

Gageons que Jean de la Fontaine aurait écrit avec la même faim

S’il avait eu à subir une peine à XXX.

 

Texte de N.G.A., détenu.

 

Prison,

Certains dedans pour des moments longs, d’autres jusqu’à l’extinction.

Enfermé pour une poignée de pognon qu’il faut que je purge comme si j’avais commis une exécution.

Mais bon…

Qui s’en fait pour ceux en prison….

Sûrement pas eux.

Reste l’abominable abomination :

Se sentir exclus de la civilisation,

Marcher comme un pion dans des couloirs sans fin,

Dans un puits sans fond.

Mais bon…

Qui s’en fait pour ceux en prison..

Sûrement pas eux.

Certains prient son nom,

D’autres trouvent la liberté au bout d’une pendaison,

Abominable abomination.

Mais bon…

Qui s’en fait pour ceux en prison…

Sûrement pas eux.

« Léon », détenu.

 

Je vis très mal ma détention surtout à cause des administratives, elles sont injustes.

Je souffre d’un manque de considération.  Personnellement, on me connaît depuis 25 ans et je n’ai pas trop de problèmes.  Ce qui me gêne, c’est qu’on nous met tous dans le même sac, on nous considère tous comme des toxicomanes, mais moi, je ne le suis pas.

Je travaille 7 jours sur 7, à la dépense, de 8 h à 15 h et je gagne 35 Frs l’heure. Et c’est un des plus gros salaires !

Je ne cohabite pas trop mal avec les autres, de plus, ils ne sont plus trop de ma génération.  J’ai 48 ans, je suis arrivée en 76 puis j’ai récidivé et je suis là maintenant depuis 40 mois.

Si tu es un faible, si tu es « un oiseau pour le chat », tu as des problèmes. Moi, je ne cherche pas de problèmes (ils sont presque tous liés à la came).

Les braqueurs et les proxénètes étaient en majorité avant, maintenant la plupart sont des toxicomanes.

Péter une case, cela peut arriver à tout le monde, un jour, par amour, on tue, on perd ses moyens, on boit et c’est une faute irréparable que l’on commet… Moi, je n’ai pas tué….

Les toxicomanes sont les plus malheureux.  Et pour tous, le manque de la famille au quotidien, c’est ça le plus dur.

Ma femme est malheureuse et travaille doublement parce que je ne suis pas là et cela me rend malade.  Il n’y a pas de miracle, en prison, il faut de l’argent, sans cela, je ne pourrais pas appeler ma femme chaque jour, c’est le téléphone qui absorbe tout mon salaire.

Ici, il faut être clair, organiser son système de vie en prison.  Moi, je n’ai pas besoin de faire semblant ou de me donner une image dans les couloirs.  Je reste le même et c’est comme cela que je cohabite bien avec les autres.

Avant de partir, j’aimerais apprendre l’informatique.  Quand j’ai arrêté de travailler, j’ai commis des délits.

Le moins dur à supporter ici, le « mieux », ce sont les vrais copains.  Je les connais depuis 20 ans.

Moi, je suis un optimiste de nature « demain, cela ira mieux ».

J’ai aussi de très bons contacts avec certains agents, avec les éducateurs, il y a vraiment des gens chouettes.

Au quotidien, je fais tout pour garder de bons contacts avec ma femme.  J’essaye de ne pas être un poids pour elle au point de vue argent et même en général, j’évite de me plaindre, je garde ma fierté, je lui fais passer le moins de temps possible ici.  Je fais tout pour lui faciliter la vie, je ne la harcèle pas de questions, je fais tout pour lui remonter le moral.

Au téléphone, je lui demande de me parler d’elle, parce que d’ici, il n’y a rien de spécial à raconter.

 

 

 



[1] L’objet de celui-ci est de montrer la capacité de l’étudiant :

-          de s’engager dans l’action et dans la rencontre avec l’autre

-          d’analyser et de réfléchir sa pratique professionnelle dans les différentes dimensions qu’elle revêt (contexte sociétal, institutionnel, travail d’équipe, relations interpersonnelles et de groupe, cheminement personnel dans l’apprentissage de la profession, apports théoriques).

[2] Stage de 515 h réparti sur 17 semaines.

[3] Trois textes figurent à la fin

[4] L’éducateur est engagé sous l’appellation d’assistant pénitentiaire-adjoint au niveau barémique 2 sans aucun statut reconnu

[5] Dictionnaire Hachette, 1991

[6] Citation de Vauvenargues.

[7] Citation de G. de Nerval.

[8] Dictionnaire Hachette, 1991

[9] Erving Goffman , « Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux », édition  Minuit, 1998.

[10] centrale de surveillance d’un « quartier »

[11] Celle qui définit mon statut, qui cadre ma position. Par laquelle j’exprime : « Non, nous ne nous reverrons jamais dehors car je n’en ai pas envie, notre relation n’est pas de ce type-là. Il y a des espaces de possibles pour le dialogue et l’échange, mais hors de ces murs, je réserve mon espace à ma vie privée dont tu ne fais pas partie. » ou : « Ce n’est pas parce que tu m’es sympathique que je vais te favoriser, tu as trois absences donc tu ne peux plus venir à la salle pour l’instant »…

[12] Il y a eu ,en 2002-2003, 80% des personnes qui , une fois sorties de prison, ont récidivé.

[13]  Au sens de l’union des individus dans un même ensemble : la société.

[14]  F. Gaspar, M. Gilles, D. Wautier, M. Davagle, J. Vanhaverbeke,  Les carnets de l’éducateur. Exploration de la profession, Fonds social I.S.A.J.H., 1996.

[15] « Les carnets de l’éducateur, exploration de la profession », op. cit.